Ce n'était qu'un surnom. En réalité il s'appelait Thomas Lestac. Mais il avait dû supporter ce surnom pendant une grande partie de sa scolarité, alors c'était devenu une deuxième nature, même si, une fois le lycée terminé et les copains éloignés, il avait pu se refaire un vrai prénom, Thomas tout simplement, pas Thôme, pas Eléphanthôme. Maintenant qu'il avait décroché son diplôme universitaire et mis de l'argent de côté, le grand jour était arrivé : il allait enfin partir découvrir l'Afrique et peut-être, avec un peu de chance, percer le secret d'Eléphantôme, ce secret qui était si bien gardé au fond de son cerveau que même lui n'y comprenait rien.
Pour l'instant, ce n'était pas gagné : il attendait avec des centaines d'autres voyageurs d'obtenir quelques bribes d'information sur la grève des contrôleurs aériens. Il buvait son cinquième thé de la journée en évitant de relever trop souvent les yeux vers les écrans qui clignotaient comme des fous leurs rouges mentions « supprimé ». En absorbant lentement, très lentement, sa boisson presque tiède il contemplait les structures dehors, et ce ciel bleu vide de tout avion, une aberration à Roissy-Charles-de-Gaulle !
La première fois, le jour où son condisciple Mathieu lui avait attribué ce sobriquet, repris en choeur par les autres chenapans de la classe, il avait huit ans. Il était en CE2 et cette fois-là l'institutrice abordait les continents et les climats. Il suivait à moitié, la tête dans la main, tout en dessinant dans la marge de son cahier des images de cow-boys. Et puis BARRRRIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII !!! C'était un bruit qu'il avait entendu au zoo et à la télévision. Il n'y avait aucun doute possible : il y avait forcément un éléphant derrière son dos, et un éléphant énervé. Le barrissement était à peine fini que le petit Thomas s'était propulsé de son bureau vers le coin près de la porte en hurlant.
Le petit problème c'était que personne d'autre n'avait entendu ce bruit terrifiant. Naïvement, il répondit à la maîtresse tout ce qui s'était passé dans sa tête. Que n'avait-il pas fait ? Mathieu et les autres pleuraient de rire et le désordre ne pouvait même plus porter le doux nom de « chahut ». « Eh, Thomas, tu entends des fantômes ? Des éléphantômes, ouarf ouarf ouarf ! Thomas, Eléphanthomas !! »
L'institutrice finit par obtenir un peu de calme relatif et fit un brillant aparté sur les acouphènes et sur le sommeil paradoxal, le réalisme époustouflant de certains rêves. Thomas eut des lignes à écrire : « Je ne dois pas dormir en classe. » Cent fois.
L'ennui c'est que d'autres acouphènes au thème africain lui advinrent les jours suivants, à des moments incongrus et où il était certain de n'avoir pas dormi. Il entendit des hyènes, des sauterelles, des froissements qui lui donnaient des sueurs dans le dos, il crut même parfois, un court instant, deviner des silhouettes d'arbres aux formes étonnantes dans la cour de récréation pourtant très nue.
Il ne disait plus rien sur ses sensations, mais ses sursauts intempestifs n'échappaient pas à ses petits camarades. Les filles l'évitaient. Il devenait de plus en plus Eléphanthôme.
A l'aéroport, l'envol d'une nuée d'ibis sur le tarmac le tira de son flash-back. La troupe d'oiseaux, d'au moins une centaine d'individus, s'éleva majestueusement sur le ciel crépusculaire, et l'image s'estompa.
Au moins je ne m'ennuie jamais, se dit-il.
L'affichage des écrans électroniques virait de plus en plus au rouge, comme le soleil bas.
25.1.12
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)

4 commentaires:
C'est trop choupetou les racines du ciel version Julie! Je vais tout lire... Merci.
Merci, Siréneau, bonne lecture donc.
J'ai bien aimé cette histoire, sans doute moins que le Nautodrome, car je préfère son univers océanique. Peut-être le profil des personnages est-il plus abouti ici, mais je craquais sur le côté gaminou de Gamaliel.
Enfin, les deux m'ont procuré un rare plaisir, félicitations à ta zébusphère.
Je suis contente que cela te plaise, Siréneau, merci.
Enregistrer un commentaire