Il dîna tôt d'un sandwich montagnard et d'un muffin « tutto choco » à l'enseigne Chez Pierre, avant que le snack ne soit complètement pris d'assaut par les aéronautes abandonnés et désoeuvrés. En mâchant le pain un peu dense il contemplait son bagage. Il l'avait personnalisé avec trois auto-collants : le logo de Metallica, une photo de la chanteuse d'Evanescence... et le chat-bus du dessin animé « Totoro ». Il saurait facilement reconnaître sa valise à l'aéroport de Nairobi !
Le mot « valise » le ramena une nouvelle fois dans le passé : après tout, il n'avait que ça à faire.
Il se remémora les cours de Français au lycée, en Seconde-Première. Autant les autres cours lui étaient indifférents et il s'y maintenait à peu près dans la moyenne, autant là, avec la prof madame Kümpf, il faisait un peu plus que le minimum syndical.
Madame Kümpf suivait le programme officiel mais elle les emmenait aussi dans des chemins de traverse en leur parlant de l'Oulipo, en leur faisant faire des bouts-rimés, en leur parlant de théâtre contemporain... Et il avait adoré créer des mots-valises.
Sa première proposition fut calembredouille et il précisa tout de suite, plein de scrupule, qu'il avait trouvé l'idée dans un texte du Net où l'on parlait d'une « calembrindille ». Pour madame Kümpf ce n'était pas gênant : on avait bien le droit de s'inspirer de ce qu'on connaissait à condition bien sûr de produire quelque chose d'à la fois nouveau et personnel. Elle lui demanda de poursuivre, puisqu'un mot-valise n'existait réellement qu'une fois partagé ET défini :
- Donc monsieur Lestac comment définissez-vous une calembredouille ?
- En fait ce n'est pas une calembredouille : on est calembredouille quand on fait une blague et qu'on n'attrape rien.
- On n'attrape rien ? Pouvez-vous préciser votre pensée ?
- Ben on ne fait pas rire. Le chasseur chasse le gibier, l'humoriste lui il chasse le rire.
Une voix basse mais bien audible sussurra : toi grand chasseur missia Thôme !
Tous les élèves éclatèrent de rire, sauf Thomas.
- Monsieur Mathieu Magnard, je constate que vous n'êtes pas calembredouille, en effet. Maintenant j'aimerais savoir quel mot-valise vous nous avez concocté.
Comme Mathieu n'avait rien préparé, il tâcha de se faire oublier pour le reste du cours.
En tout cas Thomas s'amusait bien avec cet exercice. Habitué aux superpositions insolites d'images, il inventa ensuite le zygomatigoto, c'est-à-dire l'olibrius qui ricane tout le temps - et toc pour Mathieu : le mot de Thomas remporta un franc succès auprès de ses condisciples.
Il y eut aussi : le bonob'haut-le-coeur, le dégoût des singes câlins face aux violences humaines ; kilimangiare, un verbe qui signifiait « manger italien parmi les neiges éternelles » ; les zouloubliettes, l'endroit où on aurait dû mettre l'équipe de France à l'issue du Mondial de football 2010 en Afrique du Sud. Il avait obtenu le respect momentané de ses camarades avec tous ces mots amusants. Mais il y en avait un qu'il avait gardé pour lui parce qu'il représentait bien trop fidèlement ce qu'il vivait de nouveau souvent : le safarêve.
Le safarêve... Ah oui, il avait oublié ce mot !
Tout à coup il fut tiré de sa méditation par une voix plaisante et mélodieuse :
- Tiens ! Eléphanthôme, comme on se retrouve !
27.1.12
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire