28.1.12

Eléphanthôme - 4

C'était Raphaëlle, une jolie rouquine pour laquelle il avait eu le béguin au lycée, justement. Elle portait une tenue kakie avec des poches partout, sur le pantalon, sur le chemisier, la veste, partout. Elle la portait bien. Il sentit un peu de chaleur dans ses joues. Plus tôt dans la journée, pour dédramatiser l'attente, il s'était dit que les aéroports étaient propices aux rencontres...
- Eh ! Raphaëlle ! Ouh là, ça fait bien...
- Oh, c'est simple : on s'est pas revu depuis le Bac !
- Eh oui. Qu'est-ce que tu dev...
- Salut beau brun ! cria une voix de stentor à quelques mètres. Cette voix lui rappelait quelqu'un. Il se tourna :
- Ah ! Bah ! Mathieu...
- Tu me demandais ce que je devenais, dit Raphaëlle, voici une partie de la réponse !
- Vous...
- Nous, oui monsieur, Nous ! répondit Mathieu en les rejoignant hilare et en tendant un gobelet à la demoiselle. Tiens ma puce, ton café.
- Et donc tu avais des yeux, finalement. Et une voix.
- Une voix, tu le savais déjà puisque je m'en servais tout le temps. Oui, bon, je grommelais et je parlais dans ma barbe, ok. Pour les yeux : il n'y a pas si longtemps que ça, effectivement, j'ai coupé ma mèche. Mais je l'ai gardée dans un bocal : c'est mon scalp, il est sacré. On peut s'asseoir ?
- Et comment !
Ils bavardèrent un bon bout de temps, en se racontant d'abord, bien sûr, tout leur parcours depuis le lycée.
Thomas avait suivi des études en langues et civilisations orientales, qu'il venait de terminer en soutenant un mémoire sur l'influence de l'écrivain Kenji Miyazawa sur l'oeuvre du réalisateur Hayao Miyazaki. Il était bien lancé pour une grande dissertation sur les contes animaliers de Miyazawa, mais il se rendit compte que ça commençait à lasser ses compagnons qui attendaient poliment qu'il passe à autre chose. Alors il expliqua qu'il était dans cet aéroport pour faire enfin ce grand voyage dont il avait besoin et envie. Raphaëlle l'interrompit :
- Mais je ne comprends pas, si tu aimes tant l'Afrique, pourquoi tu as étudié le Japonais ?
- Oh, l'Afrique, je ne sais pas si je l'aime : je ne la connais pas. Pendant des années j'ai plutôt cherché à l'éviter, puisqu'elle m'envahissait. Euh, pardon, je n'en ai jamais vraiment parlé avec vous et je sais que ça fait bizarre...
- Vas-y mon gars, dit Mathieu. Tu as toujours cru que je me moquais de toi, mais tu sais, je m'inquétais pour ton histoire de barrissement et tout le reste. Si tu as envie d'en parler, n'hésite pas. Pas vrai ma puce ? Raphaëlle acquiesça. En plus nous avons tout le temps.
- D'accord. En tout cas, c'est vers le Japon que je suis allé et je ne le regrette pas. Et vous, alors ?
- Nous, nous nous sommes mis ensemble juste après le Bac, répondit Raphaëlle. J'ai étudié la compta, Matt a fait le cursus d'infirmier. Et juste comme tu nous vois là, nous tâchons de rejoindre notre camp au Soudan. Nous nous sommes engagés depuis trois ans avec MMSF, Médecins d'un Monde Sans Frontières. Je travaille dans la logistique, et Matt aide à sauver les gens.
- C'est peut-être un bien grand mot, Rapha !
- C'est marrant de vous voir là, tous les deux ensemble. Je ne croyais pas...
- Nous non plus figure-toi. Elle me snobait avec ses airs de sainte nitouche...
- Alors que je le dévorais des yeux... Et toi Thomas, tu as quelqu'un dans ta vie ?
- Euh non. J'ai bien eu une copine à la fac, mais je ne l'avais pas prévenue que je pouvais parfois avoir des absences.
- Et voilà ! C'est important de parler, tu sais.
- Je voudrais t'y voir, tiens, Raphaëlle !
Ils parlèrent jusqu'au petit matin de tout, de rien. Ils évoquèrent même les élections présidentielles 2017, quelques mois auparavant, et furent heureux de constater qu'ils partageaient le même soulagement d'être enfin débarrassés de la « terreur blonde ». Puis Thomas, voyant sur son iPin que la grève était reconduite pour deux semaines, se tapa sur les genoux et leur dit en se relevant :
- Bon, dites, j'en ai assez d'attendre ici. En plus je sens le fauve.
- Tu exagères quand même, tu n'as pas l'air crade !
- Non, je veux dire : j'ai une odeur fantôme dans le nez, un relent de fennec, et c'est particulièrement désagréable dans un lieu fermé. Je prendrais bien l'air. On décolle ?

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