Eléphanthôme 2
Au collège, le phénomène se calma passablement et il put se concentrer sur les mêmes préoccupations que les autres : l'acnée, les filles, les parents et les profs qui ne le laissaient pas tranquilles, les coups de passion envers les groupes de rock. On continuait bien sûr de l'appeler Eléphanthôme, mais sans plus. Comme il y avait le binoclard, le petit gros, le bègue, Thomas, qui ne présentait aucun autre signe particulier, serait celui qui hallucinait les animaux de la savane. À chacun sa croix, sans plus. Ses rêveries exotiques revenaient tranquillement une ou deux fois par mois. Cela aurait donc pu se passer sans incident.
Mais il avait une petite soeur, Philomène, et elle était bavarde. Alors un jour elle révéla aux parents le drôle de surnom qu'elle-même utilisait parfois. Ce fut le branle-bas de combat dans la maison et Thomas ne savait plus où se mettre et fulminait contre Philomène. Il ne lui parla pas pendant une semaine. Il dut se résoudre à considérer qu'elle n'y était pour rien, n'ayant pas remarqué l'arrivée de leur mère dans la salle de bain au moment où elle essayait de se frayer un chemin jusqu'au lavabo pour se brosser les dents pendant qu'il vérifiait consciencieusement sa coiffure déstructurée. Elle lui jeta les mots de trop :
- Eh ! Eléphanthôme, t'as fini de t'épouiller ? Je peux accéder à la mare aux lions, moi aussi ?
- Comment appelles-tu ton frère, Philo ?
- Ben, Eléph...
- Philo !! Tais-toi !!
- Ah... euh... non... je l'appelais Tom, quoi, euh...
- Non, tu as dit Eléphant ? Mais pourquoi ? Pourquoi tu la regardes comme ça, Thomas ? Que se passe-t-il ?
Madame Mère était d'un caractère anxieux. Ce caractère finit de prendre le dessus lorsque Thomas lui eut expliqué le fond de l'affaire, désireux de trouver une oreille attentive, sinon compréhensive.
Donc une semaine plus tard, après le premier rendez-vous chez le pédopsy, la seule chose qui avait avancé dans sa tête c'était qu'il pouvait bien se réconcilier avec la petite fille, qui était toute penaude. Par la suite c'est avec elle qu'il pu oser en parler.
Le pédopsy avait choisi de considérer ces manifestations comme, encore, de simples acouphènes.
Thomas avait tout de même eu du mal à garder son sérieux au cours du test de Rorschach et que, sur la vilaine tache noire en forme de n'importe quoi, lui était apparue une face de babouin, qui bâilla à gorge déployée et disparut aussitôt. Alors il répondit « Ben, Batman ! » et le pédopsy n'y vit que du feu.
Au lycée, il s'était retrouvé dans la même classe que Mathieu, qu'il n'avait pas revu depuis le CM2.
Celui-ci le surprit pendant un intercours en abordant le sujet de but en blanc :
- Dis-donc, j'ai repensé à ton truc, là, Eléphanthôme. T'as toujours des hallus bizarres avec des bêtes africaines ?
- Euh, un peu, un peu moins. Euh on peut parler d'autre chose ?
- Non, parce que tu vois, je crois que c'est karmique, ton truc. Tu as dû être, je sais pas, gnou, dans une autre vie. Ou croco. Ou tiens, je sais : zèbre. Oui, c'est ça : zèbre !
- Oh, lâche-moi tu veux ?! J'ai dis que je voulais pas en parler.
- Ben c'est dommage, c'est chouette d'être un zèbre. Enfin je trouve.
La nuit suivante, Thomas fit un de ses pires cauchemars de toute sa vie. Au lever il ne se le rappelait plus. Mais il savait qu'il s'en prendrait le souvenir bien dans la figure un de ces jours.
À Roissy, Thomas se rendit compte que ce cauchemar ne s'était toujours pas manifesté. Il chassa l'idée de sa tête et regarda la lune se lever sur les hangars. Il avait faim et mal aux jambes. Les écrans restaient désespérément inertes et les annonces sonores toujours aussi fumeuses. On ronchonnait partout autour de lui.
Combien de temps supporterait-il d'attendre encore ?
26.1.12
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire