A Arexhaï l'heure était à la discussion. L'espoir de voir enfin expliquée l'énigme des ruines du Carrefour des Deux Fleuves animait Vito et Gamaliel. Altélia Delfuss faisait elle-même montre d'une gaieté insolite.
Le premier jour après la nuit agitée qu'ils avaient finie ensemble en gardant Maltek assommé sur fond d'alcool et de révélations, Vito et Gamaliel rencontrèrent cependant quelques difficultés. Ils se rejoignirent à l'Auberge du Chat qui Brait, à la tombée de la nuit, pour faire le point:
"Mon ami, fit l'entrepreneur après un soupir moyennement optimiste, je crois que nous allons y arriver. Mais que n'a-t-il fallu argumenter auprès des autorités! Ma migraine ne doit rien à la boisson mais bien à ces stupides préjugés arexhaïtes! Heureusement que Corfo veille au grain, sinon je serais déjà au lit, dans le noir, à ruminer mes énervements d'aujourd'hui, avec un linge mouillé sur le front.
-Tout semblait pourtant fonctionner, sur le plan juridique, non?
-C'est le cas, ça fonctionne. Nous avons bel et bien le droit de fouiller, comme je vous l'ai annoncé. Allez, je crois qu'un petit verre ne peut pas me faire de mal.
-Doucement, Vito, il serait dommage que vous vous abîmiez la santé. J'aimerais que vous restiez assez vaillant pour me relater vos mésaventures. J'en ai bien besoin.
-Oh? Rude journée pour vous aussi? D'accord, alors chacun son tour. Je commence: ce matin, tout guilleret, j'ai pratiquement couru au bureau du Secrétariat Culturel de la Ville d'Arexhaï. Je ne pouvais pas prendre contact avec un quelconque office du patrimoine, ou d'histoire locale ou quoi que ce soit d'approchant... puisque ça n'existe pas. Donc je me présente avec mon diplôme d'archéologue, les relevés topographiques du site, toutes les paperasses nécessaires comme je sais si bien le faire. Il n'y avait a priori rien à redire. Mais, évidemment, l'hôtesse qui m'accueille me regarde avec des yeux grands comme des conques, elle ne sait absolument pas vers quel service m'orienter. Heureusement, à ce moment passe par là un ancien camarade de collège à moi. Après les petits bavardages d'usage, je lui explique la raison de ma présence. Cela fait des décennies que je ne l'avais vu. Eh bien! Par l'Océan, Arexhaï change les hommes, les modèle à sa guise. J'ai bien fait de voyager, voir du pays m'a maintenu l'esprit hors de l'...
-Vito, vous digressez.
-Oui, euh... Au collège nous voulions tellement transformer le monde, redonner du sens aux choses les plus ordinaires, au moindre brin d'algue... Et voilà qu'aujourd'hui il passe une heure dans ce fichu hall à me baratiner sur l' 'inconfort que représenterait la mise au jour d'un passé dont personne ne se soucie'. 'Il ne faut pas perturber la population. Le projet du Grand Arbre a déjà largement troublé nos concitoyens, mais au moins c'est une oeuvre d'art ancrée dans le présent', je cite. Pauvre fou! Non mais je rêve! Quel conditionnement, quel aveuglement! Et ils sont tous comme ça, ici!
-Arexhaï n'est donc pas le petit paradis qu'on peut croire à première vue.
-C'est une cité de paix, une cité sans mémoire, sans curiosité. C'est un lieu sans âme où l'indifférence règne et où le mot culture sonne creux. Si vous saviez le nombre de déprimés qui hantent nos rues sans savoir ce qui leur manque...
-...
-Exactement: ça coupe le sifflet! Je compte sur le Nautodrome pour relier enfin mon peuple à son passé.
-Et pour revenir à notre affaire: finalement?...
-Finalement, de guerre lasse, mon ancien condisciple m'a tout de même amené au fonctionnaire le plus à même de valider la fouille. Fonctionnaire avec qui j'ai dû de nouveau parlementer pendant une éternité, alors qu'il n'avait pas le droit de me refuser le coup de tampon nécessaire! (Vito se dérida soudain, heureux de son effet, puis se rembrunit soudain.) Et de votre côté, avec le dénommé Arkanyl, comment cela s'est-t-il passé?
-J'ai tout d'abord pensé l'amener à l'inspecteur de police Paltod, avec l'intention de porter plainte contre lui pour tentative de meurtre...
-'Tout d'abord'? Vous voulez dire que vous ne l'avez pas fait? s'exclama Vito, qui en cracha presque sa gorgée de liqueur.
-Non, je...
-Il vous a charmé de nouveau? Est-il vraiment si puissant? Ne pouvez-vous vous servir de votre tête?
-Vous n'y êtes pas. J'ai conservé mon sang-froid et avant de le réveiller ce matin, j'ai demandé au professeur Delfuss de m'assister puisqu'elle est capable de lui résister.
-Sage décision.
-Nous avons longuement discuté avec lui. Ah, au fait, il s'appelle en réalité Maltek Aspanyl.
-Oui, bon, peu importe. Il travaille pour qui?
-Pour le pouvoir calpatylien, bien sûr, que notre Nautodrome dérange. Maltek a oeuvré dans la totale légalité. Il regrette sa crise de démence qui lui a fait sortir son couteau contre moi et m'a assuré que cela n'avait rien à voir avec les ordres qu'il avait reçus.
-Raison de plus pour se méfier de lui.
-Mon flair ne me trompe jamais...
-La preuve: vous avez failli ne pas être là!
-J'étais dans un état second, je n'étais plus vraiment moi-même.
-En êtes-vous sûr?
-Que voulez-vous dire?
-Passons. Nous en reparlerons plus tard. Où est Ark... Aspanyl, maintenant? Et que va-t-il devenir maintenant qu'il ne peut plus obéir aux ordres?
-Il s'entretient avec Corfo Telzyd, qui a décidément beaucoup de ressources: apparemment il peut soigner l'esprit aussi. Avec un peu de chance il va lui apprendre à maîtriser son pouvoir d'attraction, ce qui, d'après le professeur, va lui faire beaucoup de bien. Pour ce qui est de sa mission, il a fait ce qu'il a pu mais il a trouvé meilleur juriste que lui: vous! A lui d'assumer le résultat, mais du point de vue professionnel, il n'a rien à se reprocher, d'autant qu'il ne nous a pas réellement dévoilé un secret d'Etat en reconnaissant travailler pour Calpatyl. Je crois que c'est quelqu'un de bien simplement il est complètement perdu pour l'instant, il souffre depuis toujours. (Gamaliel resta songeur quelques minutes pendant que Vito sirotait son verre en silence.) J'y pense, Vito: vous avez bien dit qu'il y avait d'autres hydradelphes? Vous parliez du professeur Delfuss?
-Altélia? Ah ah ah! Non, Altélia est bien trop libre-penseuse pour adhérer à mes convictions. Elle a suivi son propre chemin, que je respecte, dommage qu'elle ne veuille pas nous rejoindre. Non (et après avoir regardé autour de lui, il baissa la voix) je parlais de nos amis l'aubergiste et le guérisseur. Ce sont mes compagnons de route depuis des années. Je les ai initiés comme moi-même je l'ai été par mon maître, qui a rejoint les Abysses il y a trente ans, trop tôt. (Après un silence:) La philosophie hydradelphe vous intéresse-t-elle? Voulez-vous en découvrir l'essentiel, pour vous faire une opinion?
-Pardonnez-moi, Vito, mais je préfère m'en tenir à l'ignorance. Je suis un homme de la terre, pas un servant de l'eau.
-On verra, mon ami, on verra...
-Rhôôô, Vito, vous allez me donner votre migraine, avec vos mystères! Allez, je vais dormir. Bonne nuit, monsieur l'entrepreneur.
-Bonne nuit, homme de la terre."
Le premier jour après la nuit agitée qu'ils avaient finie ensemble en gardant Maltek assommé sur fond d'alcool et de révélations, Vito et Gamaliel rencontrèrent cependant quelques difficultés. Ils se rejoignirent à l'Auberge du Chat qui Brait, à la tombée de la nuit, pour faire le point:
"Mon ami, fit l'entrepreneur après un soupir moyennement optimiste, je crois que nous allons y arriver. Mais que n'a-t-il fallu argumenter auprès des autorités! Ma migraine ne doit rien à la boisson mais bien à ces stupides préjugés arexhaïtes! Heureusement que Corfo veille au grain, sinon je serais déjà au lit, dans le noir, à ruminer mes énervements d'aujourd'hui, avec un linge mouillé sur le front.
-Tout semblait pourtant fonctionner, sur le plan juridique, non?
-C'est le cas, ça fonctionne. Nous avons bel et bien le droit de fouiller, comme je vous l'ai annoncé. Allez, je crois qu'un petit verre ne peut pas me faire de mal.
-Doucement, Vito, il serait dommage que vous vous abîmiez la santé. J'aimerais que vous restiez assez vaillant pour me relater vos mésaventures. J'en ai bien besoin.
-Oh? Rude journée pour vous aussi? D'accord, alors chacun son tour. Je commence: ce matin, tout guilleret, j'ai pratiquement couru au bureau du Secrétariat Culturel de la Ville d'Arexhaï. Je ne pouvais pas prendre contact avec un quelconque office du patrimoine, ou d'histoire locale ou quoi que ce soit d'approchant... puisque ça n'existe pas. Donc je me présente avec mon diplôme d'archéologue, les relevés topographiques du site, toutes les paperasses nécessaires comme je sais si bien le faire. Il n'y avait a priori rien à redire. Mais, évidemment, l'hôtesse qui m'accueille me regarde avec des yeux grands comme des conques, elle ne sait absolument pas vers quel service m'orienter. Heureusement, à ce moment passe par là un ancien camarade de collège à moi. Après les petits bavardages d'usage, je lui explique la raison de ma présence. Cela fait des décennies que je ne l'avais vu. Eh bien! Par l'Océan, Arexhaï change les hommes, les modèle à sa guise. J'ai bien fait de voyager, voir du pays m'a maintenu l'esprit hors de l'...
-Vito, vous digressez.
-Oui, euh... Au collège nous voulions tellement transformer le monde, redonner du sens aux choses les plus ordinaires, au moindre brin d'algue... Et voilà qu'aujourd'hui il passe une heure dans ce fichu hall à me baratiner sur l' 'inconfort que représenterait la mise au jour d'un passé dont personne ne se soucie'. 'Il ne faut pas perturber la population. Le projet du Grand Arbre a déjà largement troublé nos concitoyens, mais au moins c'est une oeuvre d'art ancrée dans le présent', je cite. Pauvre fou! Non mais je rêve! Quel conditionnement, quel aveuglement! Et ils sont tous comme ça, ici!
-Arexhaï n'est donc pas le petit paradis qu'on peut croire à première vue.
-C'est une cité de paix, une cité sans mémoire, sans curiosité. C'est un lieu sans âme où l'indifférence règne et où le mot culture sonne creux. Si vous saviez le nombre de déprimés qui hantent nos rues sans savoir ce qui leur manque...
-...
-Exactement: ça coupe le sifflet! Je compte sur le Nautodrome pour relier enfin mon peuple à son passé.
-Et pour revenir à notre affaire: finalement?...
-Finalement, de guerre lasse, mon ancien condisciple m'a tout de même amené au fonctionnaire le plus à même de valider la fouille. Fonctionnaire avec qui j'ai dû de nouveau parlementer pendant une éternité, alors qu'il n'avait pas le droit de me refuser le coup de tampon nécessaire! (Vito se dérida soudain, heureux de son effet, puis se rembrunit soudain.) Et de votre côté, avec le dénommé Arkanyl, comment cela s'est-t-il passé?
-J'ai tout d'abord pensé l'amener à l'inspecteur de police Paltod, avec l'intention de porter plainte contre lui pour tentative de meurtre...
-'Tout d'abord'? Vous voulez dire que vous ne l'avez pas fait? s'exclama Vito, qui en cracha presque sa gorgée de liqueur.
-Non, je...
-Il vous a charmé de nouveau? Est-il vraiment si puissant? Ne pouvez-vous vous servir de votre tête?
-Vous n'y êtes pas. J'ai conservé mon sang-froid et avant de le réveiller ce matin, j'ai demandé au professeur Delfuss de m'assister puisqu'elle est capable de lui résister.
-Sage décision.
-Nous avons longuement discuté avec lui. Ah, au fait, il s'appelle en réalité Maltek Aspanyl.
-Oui, bon, peu importe. Il travaille pour qui?
-Pour le pouvoir calpatylien, bien sûr, que notre Nautodrome dérange. Maltek a oeuvré dans la totale légalité. Il regrette sa crise de démence qui lui a fait sortir son couteau contre moi et m'a assuré que cela n'avait rien à voir avec les ordres qu'il avait reçus.
-Raison de plus pour se méfier de lui.
-Mon flair ne me trompe jamais...
-La preuve: vous avez failli ne pas être là!
-J'étais dans un état second, je n'étais plus vraiment moi-même.
-En êtes-vous sûr?
-Que voulez-vous dire?
-Passons. Nous en reparlerons plus tard. Où est Ark... Aspanyl, maintenant? Et que va-t-il devenir maintenant qu'il ne peut plus obéir aux ordres?
-Il s'entretient avec Corfo Telzyd, qui a décidément beaucoup de ressources: apparemment il peut soigner l'esprit aussi. Avec un peu de chance il va lui apprendre à maîtriser son pouvoir d'attraction, ce qui, d'après le professeur, va lui faire beaucoup de bien. Pour ce qui est de sa mission, il a fait ce qu'il a pu mais il a trouvé meilleur juriste que lui: vous! A lui d'assumer le résultat, mais du point de vue professionnel, il n'a rien à se reprocher, d'autant qu'il ne nous a pas réellement dévoilé un secret d'Etat en reconnaissant travailler pour Calpatyl. Je crois que c'est quelqu'un de bien simplement il est complètement perdu pour l'instant, il souffre depuis toujours. (Gamaliel resta songeur quelques minutes pendant que Vito sirotait son verre en silence.) J'y pense, Vito: vous avez bien dit qu'il y avait d'autres hydradelphes? Vous parliez du professeur Delfuss?
-Altélia? Ah ah ah! Non, Altélia est bien trop libre-penseuse pour adhérer à mes convictions. Elle a suivi son propre chemin, que je respecte, dommage qu'elle ne veuille pas nous rejoindre. Non (et après avoir regardé autour de lui, il baissa la voix) je parlais de nos amis l'aubergiste et le guérisseur. Ce sont mes compagnons de route depuis des années. Je les ai initiés comme moi-même je l'ai été par mon maître, qui a rejoint les Abysses il y a trente ans, trop tôt. (Après un silence:) La philosophie hydradelphe vous intéresse-t-elle? Voulez-vous en découvrir l'essentiel, pour vous faire une opinion?
-Pardonnez-moi, Vito, mais je préfère m'en tenir à l'ignorance. Je suis un homme de la terre, pas un servant de l'eau.
-On verra, mon ami, on verra...
-Rhôôô, Vito, vous allez me donner votre migraine, avec vos mystères! Allez, je vais dormir. Bonne nuit, monsieur l'entrepreneur.
-Bonne nuit, homme de la terre."

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