Le lendemain matin, la première chose que fit Dedlar Kreg fut d'essayer de parler avec Gamaliel. Celui-ci n'acceptait de voir personne.
La deuxième chose qu'il fit fut de prendre son petit-déjeuner.
La troisième, d'aller voir le Nautodrome qui avait encore grandi, quoique proportionnellement moins, et qui semblait en sommeil.
Puis il réunit Corfo Telzyd et Vito Vaïsed et leur répéta ce qu'avait affirmé le colonel Toul'sen sur la dangerosité d'An'stice. Tous deux firent la moue. Ils ne voyaient pas, d'après ce qu'ils avaient perçu du métabolisme et du pouvoir de la jeune femme, ce qui pouvait étayer la thèse d'une bombe humaine de l'amplitude annoncée. Ils affirmèrent qu'elle était extrêmement puissante, mais que des mécanismes propres à ce type de talent l'empêchaient radicalement de dépasser un certain seuil. C'est ce qui la retenait, par exemple, d'incendier sa maison lorsqu'elle cauchemardait. C'était un système bien connu des spécialistes des pouvoirs surnaturels.
C'est alors qu'An'stice et Pilio s'engouffrèrent dans la salle commune du Chat qui Brait. Après quelques moments d'effusion, ils racontèrent avec fièvre ce qu'ils avaient vu au M.a.r.s.o.u.i.n. Mieux, An'stice avait exécuté un petit croquis du diagramme du Cycle de la Vie pour ne pas perdre d'information.
Vito et Corfo appelèrent aussitôt Mino et tous trois se mirent à glousser comme des enfants.
Dedlar demanda alors:
"Pouvez-vous nous faire partager, messieurs? Ou est-ce seulement pour les initiés?
-Non, non, c'est pour tout le monde. Il est dit chez nous qu'un précieux document fut autrefois perdu. Il ne fait aucun doute que c'est celui-ci.
-Le 'Livre des Propriétés des Vivants'?
-Oui et non. Le livre était un prétexte, un enrobage autour du Grand Cercle. Nous n'aurions jamais imaginé qu'il suffisait d'aller au musée, c'était trop simple!
-An'stice, es-tu bien sûre que les visages que tu y reconnais sont ceux de Palan Tarkel et d'Almalia Barlinolsi?
-Oui, ils ont tes yeux, je ne peux pas me tromper. (Dedlar rougit.)
-En voilà un grand maître de l'Art, qui pique un fard, c'est-y-pas mignon?
-Enfin, Vito, un peu de respect. Toi aussi tu as été jeune, asséna Corfo en lui donnant un coup de coude!
-Grumpf. Bon alors, voici ce que moi je comprends de tout ça. Remarquez, ce n'est pas sorcier. Au commencement était le Gaz, ou le Chaos, ou le Tout, dans un sens c'est la même chose, et pour le représenter on a l'arbre et les bulles. Ensuite...
-Attendez: c'est le 'Cycle de la Vie', ou bien l'histoire de l'univers?
-Les deux, bien sûr. Poursuivons. Puis, dans la Première Phase liquide, la division commence: les cellules de l'embryon se multiplient, ou bien les espèces vivantes, comme vous voulez: deux silhouettes pour la diversification.
A la Première Phase solide (le losange plein), un visage correspond à on ne sait qui, le souvenir nous échappe, c'est trop loin, l'écriture n'existait pas, ou peu. Cette personne a dû jouer un rôle majeur. Dans le dessin d'origine, elle ressemble aussi à maître Kreg, n'est-ce pas?
-C'est exact, seigneur Vaïsed.
-Bien, et pour le symbole qu'il représente dans le cycle d'une vie humaine, je le vois comme une sorte de mentor, un professeur pour l'être en devenir. Mais je peux me tromper.
-D'accord, fit Dedlar, ça plairait à madame Delfuss!
-Dans la Deuxième Phase liquide, quatre silhouettes symbolisent l'humanité qui explore le monde, l'individu qui découvre la vie en communauté.
-Ensuite on a Palan Tarkel.
-Oui: c'est la figure du compilateur. Il reste les pieds sur terre (c'est la Deuxième Phase solide, avec encore un losange) et il compose la synthèse rationnelle de ce qu'il a vu et pensé, c'est le moment du premier bilan.
A la Troisième Phase liquide, on retrouve les quatre silhouettes: c'est une nouvelle période de rencontre et de voyage, enrichie cette fois de la réflexion de l'âge mûr. Par exemple ça peut correspondre à notre période d'essor industriel, il y a deux siècles.
-Puis arrive Almalia Barlinolsi.
-Oui: la créatrice. Elle a assimilé l'histoire de l'humanité, elle s'en inspire et voit plus loin: elle crée, comme l'être humain accède à une sagesse nouvelle, une sagesse esthétique. C'est la Troisième Phase solide, toute de stabilité qui permet la maturation d'une oeuvre.
Enfin, la Quatrième Phase liquide, avec les deux enfants, deux silhouettes derechef, c'est un autre type de division, celle de la fin du Cycle: le futur se sépare du passé.
-Ma soeur et moi: elle qui voyait l'avenir, moi qui hérite de cet immense passé, incrusté dans mon esprit. Mes réminiscences provenaient de ce processus. J'ai été Almalia, Palan et même l'inconnu.
-Sans nul doute. Et à l'échelle de l'homme on arrive à la fin, à l'aboutissement: juste après on retourne au Grand Arbre.
-Vous voulez dire: la mort? La fin du monde?
-Je ne crois pas. Le cycle, lui, est infini: on peut parcourir ce cercle autant qu'on veut. Pour autant, afin de voir comment se passe cette évolution, il nous manque encore un élément important...
-Vous voulez parler de moi, n'est-ce pas? demanda Gamaliel, qui était descendu sans bruit au bas de l'escalier.
-Oh bonjour maître Pelsoth, dit Vito, pas étonné le moins du monde.
-Bonjour Gamaliel, s'écrièrent les autres en coeur.
-Bonjour Anne, bonjour Pilio, je suis bien heureux de vous revoir. (Il leur fit un grand sourire puis redevint sérieux.) J'ai encore besoin de réfléchir. Croyez-moi, il n'est pas facile d'être un oursin! Mon coeur de calcaire rechigne à cette idée.
-Tu n'as pas un coeur de calcaire, Gam'Pel, dit Dedlar. Et tu devrais t'autoriser à vivre selon ton coeur, justement. Que veux-tu, au fond de toi?
-Je... Ded, je vais réfléchir. Pardonnez-moi."Et il remonta.
La fin du petit-déjeuner se déroula cependant joyeusement. On lui faisait confiance. Vito et Corfo expliquèrent à An'stice pourquoi ils ne l'estimaient pas dangereuse. Ensuite on laissa Dedlar et elle roucouler tout leur saoûl.
La deuxième chose qu'il fit fut de prendre son petit-déjeuner.
La troisième, d'aller voir le Nautodrome qui avait encore grandi, quoique proportionnellement moins, et qui semblait en sommeil.
Puis il réunit Corfo Telzyd et Vito Vaïsed et leur répéta ce qu'avait affirmé le colonel Toul'sen sur la dangerosité d'An'stice. Tous deux firent la moue. Ils ne voyaient pas, d'après ce qu'ils avaient perçu du métabolisme et du pouvoir de la jeune femme, ce qui pouvait étayer la thèse d'une bombe humaine de l'amplitude annoncée. Ils affirmèrent qu'elle était extrêmement puissante, mais que des mécanismes propres à ce type de talent l'empêchaient radicalement de dépasser un certain seuil. C'est ce qui la retenait, par exemple, d'incendier sa maison lorsqu'elle cauchemardait. C'était un système bien connu des spécialistes des pouvoirs surnaturels.
C'est alors qu'An'stice et Pilio s'engouffrèrent dans la salle commune du Chat qui Brait. Après quelques moments d'effusion, ils racontèrent avec fièvre ce qu'ils avaient vu au M.a.r.s.o.u.i.n. Mieux, An'stice avait exécuté un petit croquis du diagramme du Cycle de la Vie pour ne pas perdre d'information.
Vito et Corfo appelèrent aussitôt Mino et tous trois se mirent à glousser comme des enfants.
Dedlar demanda alors:
"Pouvez-vous nous faire partager, messieurs? Ou est-ce seulement pour les initiés?
-Non, non, c'est pour tout le monde. Il est dit chez nous qu'un précieux document fut autrefois perdu. Il ne fait aucun doute que c'est celui-ci.
-Le 'Livre des Propriétés des Vivants'?
-Oui et non. Le livre était un prétexte, un enrobage autour du Grand Cercle. Nous n'aurions jamais imaginé qu'il suffisait d'aller au musée, c'était trop simple!
-An'stice, es-tu bien sûre que les visages que tu y reconnais sont ceux de Palan Tarkel et d'Almalia Barlinolsi?
-Oui, ils ont tes yeux, je ne peux pas me tromper. (Dedlar rougit.)
-En voilà un grand maître de l'Art, qui pique un fard, c'est-y-pas mignon?
-Enfin, Vito, un peu de respect. Toi aussi tu as été jeune, asséna Corfo en lui donnant un coup de coude!
-Grumpf. Bon alors, voici ce que moi je comprends de tout ça. Remarquez, ce n'est pas sorcier. Au commencement était le Gaz, ou le Chaos, ou le Tout, dans un sens c'est la même chose, et pour le représenter on a l'arbre et les bulles. Ensuite...
-Attendez: c'est le 'Cycle de la Vie', ou bien l'histoire de l'univers?
-Les deux, bien sûr. Poursuivons. Puis, dans la Première Phase liquide, la division commence: les cellules de l'embryon se multiplient, ou bien les espèces vivantes, comme vous voulez: deux silhouettes pour la diversification.
A la Première Phase solide (le losange plein), un visage correspond à on ne sait qui, le souvenir nous échappe, c'est trop loin, l'écriture n'existait pas, ou peu. Cette personne a dû jouer un rôle majeur. Dans le dessin d'origine, elle ressemble aussi à maître Kreg, n'est-ce pas?
-C'est exact, seigneur Vaïsed.
-Bien, et pour le symbole qu'il représente dans le cycle d'une vie humaine, je le vois comme une sorte de mentor, un professeur pour l'être en devenir. Mais je peux me tromper.
-D'accord, fit Dedlar, ça plairait à madame Delfuss!
-Dans la Deuxième Phase liquide, quatre silhouettes symbolisent l'humanité qui explore le monde, l'individu qui découvre la vie en communauté.
-Ensuite on a Palan Tarkel.
-Oui: c'est la figure du compilateur. Il reste les pieds sur terre (c'est la Deuxième Phase solide, avec encore un losange) et il compose la synthèse rationnelle de ce qu'il a vu et pensé, c'est le moment du premier bilan.
A la Troisième Phase liquide, on retrouve les quatre silhouettes: c'est une nouvelle période de rencontre et de voyage, enrichie cette fois de la réflexion de l'âge mûr. Par exemple ça peut correspondre à notre période d'essor industriel, il y a deux siècles.
-Puis arrive Almalia Barlinolsi.
-Oui: la créatrice. Elle a assimilé l'histoire de l'humanité, elle s'en inspire et voit plus loin: elle crée, comme l'être humain accède à une sagesse nouvelle, une sagesse esthétique. C'est la Troisième Phase solide, toute de stabilité qui permet la maturation d'une oeuvre.
Enfin, la Quatrième Phase liquide, avec les deux enfants, deux silhouettes derechef, c'est un autre type de division, celle de la fin du Cycle: le futur se sépare du passé.
-Ma soeur et moi: elle qui voyait l'avenir, moi qui hérite de cet immense passé, incrusté dans mon esprit. Mes réminiscences provenaient de ce processus. J'ai été Almalia, Palan et même l'inconnu.
-Sans nul doute. Et à l'échelle de l'homme on arrive à la fin, à l'aboutissement: juste après on retourne au Grand Arbre.
-Vous voulez dire: la mort? La fin du monde?
-Je ne crois pas. Le cycle, lui, est infini: on peut parcourir ce cercle autant qu'on veut. Pour autant, afin de voir comment se passe cette évolution, il nous manque encore un élément important...
-Vous voulez parler de moi, n'est-ce pas? demanda Gamaliel, qui était descendu sans bruit au bas de l'escalier.
-Oh bonjour maître Pelsoth, dit Vito, pas étonné le moins du monde.
-Bonjour Gamaliel, s'écrièrent les autres en coeur.
-Bonjour Anne, bonjour Pilio, je suis bien heureux de vous revoir. (Il leur fit un grand sourire puis redevint sérieux.) J'ai encore besoin de réfléchir. Croyez-moi, il n'est pas facile d'être un oursin! Mon coeur de calcaire rechigne à cette idée.
-Tu n'as pas un coeur de calcaire, Gam'Pel, dit Dedlar. Et tu devrais t'autoriser à vivre selon ton coeur, justement. Que veux-tu, au fond de toi?
-Je... Ded, je vais réfléchir. Pardonnez-moi."Et il remonta.
La fin du petit-déjeuner se déroula cependant joyeusement. On lui faisait confiance. Vito et Corfo expliquèrent à An'stice pourquoi ils ne l'estimaient pas dangereuse. Ensuite on laissa Dedlar et elle roucouler tout leur saoûl.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire