10.2.09

Nautodrome 86 - Expansion

Ce qu'ils découvrirent près du Carrefour des Deux Fleuves n'était effectivement plus tout à fait ce que les ouvriers du chantier avaient laissé trois heures auparavant. Normalement, l'expansion quotidienne programmée était maintenant d'une amplitude d'une paume vers le haut, d'une paume et demie à l'horizontale et d'une demi-paume dans la terre. Mais, dans le court intervalle de ce soir-là, le Nautodrome avait grandi d'environ une hauteur d'homme, au moins vers le haut pour ce qu'ils en voyaient à la douce clarté de la lune.
Il ressemblait presque à un olme, mais à un olme creusé de tout un labyrinthe de tunnels, escaliers, coursives, réseaux de tuyaux quasi organiques qui débouchaient un peu partout via des fenêtres, des hublots, des évents. Il était couvert en grande partie de plaques sensibles à un peu tout: chaleur, lumière, vibrations, le tout en jonction avec l'équivalent d'un système nerveux. Dedlar l'avait conçu, Merco l'avait amélioré. La forme était banale et extrêmement complexe à la fois, et le résultat... prodigieux.
Et voilà que le 'résultat' était doté de la pensée. Il pensait fort, il chantait dans les esprits de ses visiteurs, il jouait avec sa propre conscience en déroulant sa perception le long de ses extrémités, et on aurait même dit que cela le chatouillait. Il s'amusait.
En tant que végétal à armature végétale, il ne se déplaçait pas, c'était totalement impossible. Il se contentait de croître, comme un cristal et comme une plante. Cela ne lui suffisait qu'à condition de pouvoir partager sa joie de vivre.
Vito tomba à genoux à quelques mètres de l'entrée (puisque le Nautodrome avait, comme tout bâtiment digne de ce nom, une porte), et pas seulement à cause de sa course échevelée.
Altélia Delfuss fixait avec ravissement les ébauches de feuilles qui pointaient au bout des rameaux.
Mino Sil'ton embrassa une branche basse. Mercolef s'assit sur une racine en en appréciant la texture et l'énergie.
Dedlar, lui... Dedlar avait simplement le souffle coupé; il songeait aux prédictions de sa soeur, il pensait à son grand-père qui parlait de tout relier, et An'stice lui manquait.
Seul Gamaliel restait en retrait, heureux mais réservé, presque soucieux. Plusieurs sentiments se bousculaient en lui. Le Nautodrome était le chef-d'oeuvre de celui qu'il admirait le plus au monde, et lui-même y avait participé. Le travail n'était pas fini mais manifestement les événements allaient se précipiter. Gamaliel avait toujours du mal à la vivre l'achèvement, cette notion lui était très inconfortable. Il appréciait le labeur, la lutte, mais il n'acceptait pas leur contraire: se retourner et voir un ouvrage à l'arrêt, un processus qui n'avait plus besoin de lui. Il savait ce qu'une telle impression comportait d'orgueil et d'angoisse. C'était juste plus fort que lui: il se sentait exclu.
Alors le Nautodrome s'adressa à lui: "Il y a encore beaucoup à faire, petit homme. Ne te soucie pas de la fin. Quand je serai prêt, bientôt, j'aurai besoin de toi plus que de tout autre. Je suis très jeune et très vieux à la fois. Alors je suis perdu. Il faudra que l'oursin vienne m'aider."
Tous avaient entendu, tous se retournèrent vers Gamaliel, qui tourna les talons aussi vite et s'enfuit vers la ville, bouleversé.
"Père, je te remercie. Je suis encore en pleine confusion mais maintenant j'existe vraiment." Dedlar aquiesça, incapable de dire quoi que ce soit, les jambes légèrement tremblantes.
"Patron, relevez-vous, et vous son disciple, ne faites pas de moi une icône. Patron, c'est à vous, avant tout, que je dois d'être ici, vous ne me devez rien." Vito et Mino se redressèrent et se firent un clin d'oeil.
"Docteur, il vous manque comme à moi des fragments de mémoire. Je sais que je retrouverai les miens, que c'est juste une question de temps. Je vous aiderai comme vous vous m'avez soigné."
"Et vous tous qui êtes là, qui avez suivi mon évolution, j'en appelle à votre patience. Vous l'avez compris: tout n'est pas réglé. Ma pensée s'étend maintenant à tout le continent, par-delà même la Mer Frileuse et l'Océan Cariatidique. Et ce que j'y vois, je ne le comprends pas. Quand je serai prêt, je pourrai enfin aider. Merci."
Et le silence mental retomba comme un "au revoir" sur toute la petite bande. Ils rentrèrent à Arexhaï sans plus parler, pleins d'un espoir nouveau et indicible.

Les dernières phrases du Nautodrome avaient porté jusqu'à Tramarèl, jusqu'en Elporie, au pays de Kau et même plus loin. Un peu partout, en fait, des gens les perçurent: dans leur sommeil, dans leur éveil, au travail, en famille, ils furent quelques centaines de personnes de par cet hémisphère de la planète à se sentir appelées. Certaines de ces personnes avaient un statut particulier: gouvernants, artistes, savants. Il y avait aussi Monsieur ou Madame Tout-le-Monde, sans discrimination.
A Tramarèl, entre autres, le roi Har'steen III le Matois décida qu'il était temps pour lui de venir clore l'affaire 'Nautodrome' en personne. Il convoqua le colonel le soir-même et au lieu de lui reprocher son échec avec An'stice, le réquisitionna pour ce voyage.
En Elporie, des peintres, des écrivains et des ministres cédèrent à l'invitation.
En pays de Kau, là encore des officiels, mais aussi des scientifiques, des industriels et des philosophes firent leurs bagages, comme d'autres de leurs concitoyens.
A Caltyl, enfin, An'stice et Pilio repartaient aussitôt, pendant que certains Grands Conseillers, dont Farringkson et oc Perigalk, se rencontraient à la sortie de la capitale. An'stice et Pilio étaient déjà bien en avance sur eux, ressentant l'urgence bien plus vivement que ces vieux politiciens.

Aucun commentaire: