7.2.09

Nautodrome 83 - La visite

La porte d'entrée du Musée des Arts romantico-scientifiques de l'Océan universel pour l'Imagination nationale mesurait environ trois mètres de large par quatre mètres de haut. La façade de pierre, malgré la patine anthracite qui masquait en partie ses ornements sculptés, imposait le respect. Quelques éléments de décor paraissaient bien un peu ridicules, comme ces atlantes musculeux au premier étage ou les frises de coquillages tellement maniérées, juste à côté. Mais le visiteur sentait bien l'intention grandiose qui avait présidé à la création du lieu, deux siècles auparavant.
An'stice se promit de demander, à l'occasion, le nom de l'architecte. Elle aimait bien les architectes!
Pilio fut tenté de sortir un petit carnet à dessin qu'il portait toujours sur lui, mais il se contenta de se remettre en mémoire telle ou telle corniche, tel chapiteau. Il connaissait assez bien l'endroit pour l'avoir fréquenté pendant ses études. Présentement il n'était pas là pour travailler mais pour escorter la jeune Tramarélienne.
C'était un de ces musées à l'ancienne où il fallait pousser la porte. Elle n'était pas grande ouverte comme dans les lieux plus modernes du type du Musée de la Vie à l'Envers dans les Hautes-Prouses. Pousser la porte, ça changeait tout, c'était comme oser soulever le couvercle d'un coffre à trésors. Il fallait s'y sentir autorisé. L'administration avait planché récemment sur cette question, lorsqu'on mettait à plat la politique culturelle calpatylienne. Elle avait fini par décider que: 1. le public venait déjà fort nombreux, 2. il se composait en grande partie d'écoliers, d'étudiants et d'artistes qui venaient de toute façon par obligation, passion ou nécessité, 3. qu'il se composait également en grande partie de retraités qui prenaient plaisir à y revenir avec leurs petits-enfants; 4. que si des touristes ou des Caltyliens n'osaient pas passer le seuil du M.a.r.s.o.u.i.n., c'était qu'ils manquaient de motivation! On n'avait pas opté pour l'approche la plus démocratique ni la plus accueillante, mais il ne fallait pas s'en étonner dans une société oligarchique... Pourtant, le prix d'entrée n'avait vraiment rien d'excessif. Il était le même pour tous sans exception. Mais on pouvait, au lieu de le payer, donner au guichet de caisse un dessin, une petite sculpture, une composition musicale, bref une oeuvre originale, acceptée sans discussion, qui allait rejoindre les collections permanentes en réserve, parfois même en salle si le comité scientifique du M.a.r.s.o.u.i.n. le décidait.
An'stice entra donc et demanda à s'entretenir avec le conservateur Tibadh ed Ekinol de la part de son ami Merco Mercolef. Ed Ekinol descendit rapidement dans le hall. Il était aussi timide et réservé que Mercolef était volubile et primesautier. Le contraste amusa les voyageurs.Il les emmena dans son bureau sous les combles. Il semblait plus à l'aise près de ses livres et des innombrables objets d'art qui peuplaient les moindres recoins de cette pièce étouffante. An'stice lui donna des nouvelles du bio-énergéticien. Ed Ekinol en fut manifestement très affecté. An'stice put le rassurer cependant en lui disant que Mercolef était toujours plein d'allant et luttait de façon constructive contre la petite diminution de ses facultés.Puis elle lui exposa la raison de leur visite. Elle en avait débattu longuement avec Pilio. Pouvait-elle décemment annoncer: "Je suis ici à cause d'un rêve"? Pilio, fidèle à ses tabous, avait exprimé beaucoup de réticence au début. Mais An'stice avait fait valoir qu'il y avait eu trop de dissimulation dans cette affaire, que ça avait souvent compliqué les choses, qu'en outre la vérité serait forcément plus convaincante qu'un prétexte quelconque. D'ailleurs il serait malvenu de mentir à l'ami d'un ami.
"Nous cherchons, dit-elle, le portrait d'une poétesse qui doit se trouver dans votre Grande Galerie de peinture, et nous voudrions collecter toute la documentation dont vous disposez sur cette pièce. C'est un tableau qui doit avoir un peu plus d'un siècle. Cela vous dit-il quelque chose?
-Oui, nous avons quelques portraits d'artistes de cette époque, seuls ou en groupe. C'était alors à la mode sur le continent. Je vais appeler mon confrère du Département des Peintures.
-Non, de grâce. Nous souhaiterions le voir avec vous, si nous n'abusons pas de votre temps. Ca ne devrait pas prendre plus d'une heure.
-Plaît-il?
-C'est une affaire un peu particulière. J'ai rêvé de ce tableau et je sais que ça peut paraître fou mais je suis convaincue qu'il joue un rôle dans le processus de création d'un bâtiment très spécial.
-D'accord. Je ne comprends pas, mais je comprends tout de même. Donc je vous accompagne à la Grande Galerie. Je vous préviens toutefois: la peinture n'est pas ma spécialité. Je suis en charge des Arts du feu." An'stice se dit alors que si elle était superstitieuse, elle y verrait un clin d'oeil du sort.
Ils se rendirent au même étage, à l'autre bout du musée. La Grande Galerie mesurait deux cent mètres de long. Elle ne correspondait pas tellement au rêve de la jeune femme: plus étroite, moins lumineuse, plus chargée en tableaux. An'stice en fut désappointée. Mais déjà ed Ekinol l'amenait devant le bon cadre, et son coeur bondit.
C'était bien le portrait d'Almalia Barlinolsi. Ce n'était pas le visage, ni les couleurs, ni le paysage de fond, en fait tout différait sauf les yeux. Et soudain elle comprit que c'étaient les yeux de son rêve, et que c'étaient les yeux de Dedlar. Le modèle posait, en buste, devant une verdure elporienne aperçue par une fenêtre. Un pont courbe traversait l'arrière-plan de part en part. On devinait une rivière en dessous, presqu'entièrement cachée par la femme. Dans les mains d'Almalia Barlinolsi figurait un gros livre à reliure en marqueterie de cuir, au blason des Hydradelphes.

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