"An'stice, j'ai bien reçu votre message par l'intermédiaire de Gamaliel. Il fallait effectivement que nous parlions de ces curieuses coïncidences. A vrai dire (Dedlar s'étonna lui-même de se livrer autant, mais il mit cela sur le compte de la fatigue), ça fait bien longtemps que je ne crois plus aux coïncidences. Il n'y en a aucune dans toute cette affaire. Je suis si souvent poursuivi par des images, des sensations et je comprends seulement maintenant que tout ce qui m'envahit depuis toujours a tout de même un sens, un sens qui m'échappe encore!... Mais pardonnez-moi, vous aviez quelque chose à me dire et je monopolise la parole.
-Ce n'est vraiment pas grave. Je vous remercie de votre confiance. Vous allez rire: j'ai rêvé d'un poème en Elporien, il y a quelque temps, qui évoquait une 'énigme à travers les âges'. Nous sommes en plein dedans, je pense!
-Oui, tous ces retours à Almalia Barlinolsi... Gamaliel m'a rapporté cette histoire de réfugiés, sans doute des compagnons d'Almalia, avec la prophétie qui a semé la zizanie. Je ne comprends pas comment un texte d'elle peut avoir suscité la violence.
-Le texte n'avait rien de belliqueux, il était simplement ambigu. (Elle le lui cita).
-Fichtre! Il est ambigu mais j'ai du mal à croire qu'elle ne parlait pas du Nautodrome. C'est donc pour cela que nous subissons la pression des deux pays.
-Très certainement. Mon... supérieur hiérarchique m'a presque ouvertement menacée: je ne dois pas m'intéresser à la prophétie.
-Et il est apparemment aussi mal venu de s'intéresser aux pointes 'mortes', ces ruines dont l'étude a été financée par l'aïeul de Vito. Les documents de la Bibliothèque de Calpatyl ont été censurés à cet effet. Donc nous nous retrouvons engoncés dans un imbroglio mystique qui remonterait à plus d'un siècle.
-Dedlar... Je crois que cela remonte à beaucoup plus.
-Comment cela?"
An'stice lui raconta la fable de l'ulme et de l'oursin. Elle lui rappela ce qu'elle avait appris à Emin'talss sur les Hydradelphes.
"C'est troublant, répondit-il, se resaisissant, pensif.
-Plus que cela, Dedlar. Il faut que je vous dise autre chose encore, quelque chose que j'ai cru imaginer, parce que je v... (Elle rougit légèrement.) Non, peu importe... Mais c'est quelque chose que maintenant je veux bien croire: au cours de mes recherches j'ai découvert un portrait gravé de Palan Tarkel, dit aussi Frère Palus Persis'tanter, qui vécut aux Temps Moyens. Et...
-Oui?
-La gravure le présentait devant un ulme, un holme comme on disait à l'époque, il portait un compas, ce qui est très bizarre pour un homme qui ne se souciait pas particulièrement de géométrie... Et c'était votre sosie, Dedlar!
-Ah...
-C'est tout ce que cela vous fait?
-C'est que...
-Vous êtes si froid! On ne sait jamais ce que vous pensez! Ce soir, comme de trop rares autres fois, vous avez failli vous épancher, alors hop, on applique la procédure, on respire un grand coup et on redevient le patron inexpressif, c'est ça?! Quand je pense que j'ai rêvé de v..."
La pauvre An'stice, qui craquait totalement, ne put clore sa phrase: un baiser l'en empêchait. La fatigue avait eu raison de leur timidité. Le reste de la soirée ne concerne que Dedlar Kreg et elle, aussi éloignons-nous sur la pointe des pieds. Faisons ainsi comme Gamaliel, qui descendit chercher un verre d'eau, les vit, dans la pièce commune, s'embrasser, et repartit silencieusement.
Il était content pour eux, le coeur serré.

1 commentaire:
Hé bé dis donc c'est le printemps dans les branches du Nautodrome :)
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