9.5.08

Nautodrome 62 - C'est dans la tête

Le jour de son enlèvement, An'stice devait solder son compte à l'auberge du Chat qui brait. En effet, puisqu'elle devait partir, dans la foulée, effectuer des recherches dans la capitale pour une durée courte mais indéterminée, autant libérer momentanément la chambre. C'est donc l'aubergiste, en fin d'après-midi, qui remarqua son absence suspecte. Prévenu de son projet, il ne comprenait pas pourquoi elle n'était finalement pas venue préparer son sac.
Aussi Dedlar et ses compagnons furent-ils alertés dès leur retour le soir. Gamaliel refit le chemin jusqu'au chantier pour chercher des indices, Dedlar questionna les voisins de l'auberge, Vito se rendit au commissariat de l'inspecteur Paltod où il fut reçu avec mollesse, Pilio écrivit au gardien du cabinet Kreg à Caltyl pour lui demander de les prévenir en cas de réapparition de la jeune femme. Gamaliel ne trouva rien de probant, convaincu qu'il s'agissait du travail de professionnels.
Depuis ce jour, l'humeur fut plus que morose parmi eux. Lorsqu'ils construisaient le Nautodrome, ils se plongeaient dans le travail, avec acharnement. Ils restaient silencieux le reste du temps ou presque.
Il y eut deux petites crises. La première eut lieu lorsque Vito laissa entendre à Dedlar que la dénommée Anne Smyss les avait peut-être trahis. L'entrepreneur ne pensait pas toucher une corde aussi sensible, déroulant simplement la liste des hypothèses. On avait rarement entendu Dedlar hurler si fort. La deuxième crise se passa entre Gamaliel et Dedlar mais fut vite résolue: Dedlar s'était emporté après Gamaliel pour une raison tout à fait quelconque, le noeud du problème reposait en réalité dans son angoisse et aussi, il finit par le reconnaître, dans sa jalousie; Gamaliel l'assura qu'il n'éprouvait qu'une grande amitié pour la Tramarélienne et ils admirent que l'essentiel n'était pas là. Il fallait la retrouver. Mais leurs nerfs étaient à vif.
En outre, c'était un peu le chaos dans l'esprit de Dedlar. Il devait souvent lutter contre ses perceptions, ses réminiscences. Etant pleinement sur le terrain, il subissait l'influence de sa création. Il connaissait le phénomène et il avait appris à s'en défendre lorsqu'il avait 'planté les graines' de l'édifice. Grâce aux découvertes récentes d'An'stice, il était même en mesure de comprendre un peu mieux ce qu'il voyait dans ses demi-transes, dont il s'échappait le plus vite possible, il le notait et commençait à disposer de plusieurs éléments intéressants. Mais il avait le sentiment que quelque chose de nouveau s'était superposé à sa lanterne magique mentale habituelle. Il ne voulait pas y penser, il voulait trouver An'stice.
Chaque fois que Gamaliel et lui disposaient d'un peu de temps libre, ils le consacraient à leur enquête. Ils interrogèrent les habitants des villages des environs: Prichetyl entre autres. Rien n'y faisait. La police d'Arexhaï n'avait pas poussé les recherches aussi loin. D'ailleurs il semblait qu'elle n'avait pas fait grand-chose.
Et puis, un soir, Vito rentra plus tard que les autres à l'auberge, et avec un petit monsieur râblé en tenue de travail. Il avait déniché un maçon doté d'un petit talent de télépathie, capacité extrêmement rare. L'homme avait jusque là essayé de se tenir à distance de son grand patron, puisqu'un jour au début des travaux il avait appris, involontairement, dans l'esprit de Vito que celui-ci était capable de détecter les dons spéciaux. Mais dans le feu de l'action, bien sûr, il avait fini par ne plus y penser. Il expliqua au groupe que son don ne fonctionnait théoriquement que lorsqu'il le souhaitait et sélectivement (sur telle ou telle personne, dans les limites de quelques mètres autour de lui), mais qu'il avait parfois des petites pointes d'activité involontaire, et que dans ces cas-là ça faisait un sacré rahout dans sa tête! Il eut la gentillesse de ne pas souligner la compassion inquiète qu'il avait lue dans les pensées de Pilio Vinh-Truvio...
L'idée de Vito était simple: puisque la police était suspecte, certains agents du commissariat devaient détenir des informations que ce maçon obtiendrait l'air de rien, sans prendre de risques. Il suffisait qu'il se tienne tout près du commissariat, et que quelqu'un éloigne l'agent Dermuth pour empêcher l'inhibition de sa télépathie. L'ouvrier participait de bonne grâce: il aimait bien Mademoiselle Smyss.
Le plan fonctionna à merveille: Gamaliel trouva un prétexte pour emmener l'agent Dermuth ("Je voudrais parler à Mme Sdapil, enfermée dans vos geôles, mais si jamais elle a un pouvoir, je veux absolument que vous m'en protégiez!") et pendant leur absence Dedlar amena avec lui le maçon parler à l'inspecteur Paltod. Il fit témoigner le maçon sur l'agression dont il avait été victime. L'inspecteur n'en voyait pas l'intérêt mais fut relativement conciliant.
Lorsque les trois comploteurs se retrouvèrent, le maçon leur confirma que l'inspecteur était bien au courant de l'enlèvement: il avait accepté que l'agent Dermuth soit détaché auprès du Service d'Intelligence de Tramarèl le temps de s'emparer de la jeune femme. A priori elle était maintenant retenue à Elmin'talss.

Le lendemain, Dedlar se réveillait en sursaut après avoir dialogué en rêve avec le Nautodrome.
Il partait ce jour-là pour Tramarèl.

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