12.5.08

Nautodrome 64 - Récréation (bis)

A Arexhaï, Gamaliel rongeait son frein. Il se plongeait dans le travail, furieux de ne pouvoir faire davantage pour ses amis. Dedlar lui avait laissé la charge du chantier.
Les ravisseurs tramaréliens allaient devoir un jour prochain s'expliquer complètement.
Son ami et lui s'étaient tourné la tête dans tous les sens. Il s'étaient demandé si effectivement le jeu en valait la chandelle. Le problème, c'était que l'architecte ressentait la nécessité de continuer l'édification, au plus profond de son être. Ils avaient admis tous deux que Vito Vaïsed devait avoir un motif idéologique et pas seulement financier de poursuivre l'opération, certes. Mais à force d'observer l'homme chaque jour ils avaient décidé de lui accorder leur confiance. Cependant Gamaliel se sentait en dehors du coup, un peu comme un futur père qui n'a pas encore bien assimilé que sa femme est enceinte. Il agissait efficacement mais son esprit était ailleurs.
Il avait pris les choses en main après le départ de Dedlar en tâchant d'organiser au mieux la sécurité du site. Il avait mis en place des tours de garde, une clôture difficilement franchissable, et, à la façon d'un braconnier, des objets témoins déposés à des endroits bien particuliers, qui lui permettraient de voir si on avait franchi certaines limites. Il vérifiait lui-même l'ensemble du dispositif tous les jours.
Il fallait bien prendre parfois quelque repos. Dedlar et Pilio étaient absents depuis trois jours et la fin de la semaine de travail arrivait: le chantier allait être déserté. Devant sa mine défaite, Vito Vaïsed lui imposa alors un répit: "Je sais que je ne peux vous obliger à dormir, mais croyez bien que si j'en avais le pouvoir vous seriez dès maintenant en train de sombrer dans les abysses du sommeil, et pour longtemps!" Gamaliel dut s'avouer vaincu. L'expression océaniste l'avait un peu agacé en lui rappelant son pensionnat... Mais de fait il était épuisé, ses sens étaient émoussés, il ne servait plus à rien.
Cependant, il savait bien que sa nervosité ne s'apaiserait pas d'un coup sous prétexte de fatigue. Il lui fallait marcher, se changer les idées. Comme les souvenirs d'adolescence lui revenaient en tête, il se proposa de réitérer l'excursion à laquelle le Professeur Delfuss l'avait convié avec Dedlar environ quinze ans auparavant. Se rappellerait-il le chemin?
Il allait se fier à la 'mémoire des pieds', une expression qu'il aimait bien utiliser.
Et cela semblait fonctionner, même si son itinéraire partait d'Arexhaï et donc se faisait à peu près en sens inverse. Certains éléments du paysage avaient légèrement changé: la population arexhaïte avait crû, les agriculteurs avait défriché quelques parcelles, avaient construit quelques maisons. De plus, il eut l'impression que la végétation était légèrement moins variée. Mais grosso modo, les odeurs étaient les mêmes, la topographie aussi. Les roches qui affleuraient au bord du Guéroul lui procurèrent une joie profonde, comme de vieux amis longtemps perdus de vue mais toujours aussi aimants. Gamaliel se détendit un peu.
Les roches lui donnèrent envie d'aller voir les pierres de l'étoile d'Arexhaï, ces trois ruines losangiques. Du temps de la promenade avec le Professeur Delfuss il n'était pas venu jusque là. Cela semblait tabou. Mais Gamaliel n'était pas du genre à s'inquiéter d'une interdiction qui ne lui avait pas été expliquée. Et il était un grand garçon, par le Poulpe! (Là il remarqua que lui-même utilisait des expressions marines sans être adepte océaniste, il se donna une claque mentalement!)
Il s'approcha de la première ruine. Elle était composée de blocs polygonaux irréguliers, en gros appareil, taillés dans un calcaire très pâle et ajustés entre eux avec précision. C'était celle qui avait le mieux survécu à?... Pas à un tremblement de terre: on savait que la zone était a priori sans risque sismique. Alors disons simplement, et provisoirement, qu'elle avait le mieux survécu au temps, voilà. Il ne restait que le sol et une partie des murs. On pouvait penser que le bâtiment ne comportait qu'un rez-de-chaussée. Il contenait une entrée, avec une porte face au carrefour des fleuves qui se trouvait à vingt mètres environ, et une pièce qui apparemment ne comportait pas de fenêtres. Le sol était pavé avec des dalles polygonales variées .
Il visita la deuxième ruine. Celle-ci possédait la même forme simple (une entrée, une pièce). Les murs étaient cassés plus bas, la pierre était légèrement plus friable et plus sombre, l'appareil moins irrégulier et plus petit, le dallage aussi. La pièce semblait avoir possédé une fenêtre sur le mur placé en direction de la troisième ruine.
Lorsque Gamaliel s'approcha de la troisième ruine, plus abîmée, il ne fut pas surpris de constater que les blocs et les dalles étaient plus petits, rectangulaires, plus sombres et que la pièce possédait deux fenêtres, l'une vers le deuxième bâtiment, l'autre vers l'emplacement du Nautodrome. Ca lui rappelait l'histoire d'une petite fille qui entrait chez trois ours... Passons. Il se dit aussi qu'il avait dû suivre d'instinct, ou par chance, l'ordre de parcours choisi par les Anciens. Soudain, il se figea: un parfum issu d'un passé lointain lui venait aux narines.

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