Quand Dedlar Kreg était enfant (et encore sociable!), Deldilia et lui s'amusaient à rassembler un petit auditoire de camarades pour leur narrer mille et une fables. Dedlar lançait le récit, Deldilia prenait prestement le relais au bout de quelques phrases tandis que son frère fournissait le décor et l'ambiance, comme par magie, avec deux-trois crayons, un bout d'étoffe ou des feuilles mortes. Les moyens pourtant rudimentaires de la mise en scène, alliés au charisme des deux petits Kreg, emmenaient la bande loin, très loin, de leur cour de récréation ou de leur terrain vague. Les adultes devaient fréquemment venir les arracher au plaisir du conte pour les reconduire en classe ou chez eux. Deldilia, en particulier, les hypnotisait littéralement.
Elle manifestait pour cela une aptitude troublante. Elle sut parler très tôt et chanta juste, et spontanément, dans la foulée. A cinq ans elle commençait à parler en vers, sporadiquement, énonçant brusquement des vérités étranges. Monsieur et madame Kreg prirent alors conscience de son pouvoir de prémonition. Ils s'en effrayèrent, surtout Peklar, leur père, moins habitué à l'insolite que son épouse Delmina. Ces petites crises de clairvoyance s'accompagnaient de fièvre, de mélancolie et de diverses gênes, aussi consultèrent-ils un jour deux médecins. Le premier refusa de s'en occuper au mépris de toute éthique. Le second soigna les symptômes les plus handicapants et prescrit des plantes marines pour les accès ultérieurs. Mais il annonça qu'il ne reviendrait pas. Il recommanda la plus grande discrétion aux Kreg. Peklar mit sur le dos de son beau-père une "influence néfaste", ce qui l'éloigna de Delmina. Le plus dur était à venir.
Peu de temps après, une nouvelle fois Deldilia fut saisie d'un de ces épisodes extra-lucides: au matin elle se présenta dans le salon, les yeux dans le vague, et chantonna:
Elle manifestait pour cela une aptitude troublante. Elle sut parler très tôt et chanta juste, et spontanément, dans la foulée. A cinq ans elle commençait à parler en vers, sporadiquement, énonçant brusquement des vérités étranges. Monsieur et madame Kreg prirent alors conscience de son pouvoir de prémonition. Ils s'en effrayèrent, surtout Peklar, leur père, moins habitué à l'insolite que son épouse Delmina. Ces petites crises de clairvoyance s'accompagnaient de fièvre, de mélancolie et de diverses gênes, aussi consultèrent-ils un jour deux médecins. Le premier refusa de s'en occuper au mépris de toute éthique. Le second soigna les symptômes les plus handicapants et prescrit des plantes marines pour les accès ultérieurs. Mais il annonça qu'il ne reviendrait pas. Il recommanda la plus grande discrétion aux Kreg. Peklar mit sur le dos de son beau-père une "influence néfaste", ce qui l'éloigna de Delmina. Le plus dur était à venir.
Peu de temps après, une nouvelle fois Deldilia fut saisie d'un de ces épisodes extra-lucides: au matin elle se présenta dans le salon, les yeux dans le vague, et chantonna:
"Grand-père demain trouvera la joie
Il l'éprouvera de haut jusqu'en bas.
Un an après lui je prendrai du champ
Et à tout jamais je serai enfant."
Il l'éprouvera de haut jusqu'en bas.
Un an après lui je prendrai du champ
Et à tout jamais je serai enfant."
Ensuite elle s'évanouit.
Le lendemain, Grand-Père Carnathyl (Erbothül de son prénom) chutait de sa poutre. Un an plus tard Deldilia tombait gravement malade et...
Et Dedlar était toujours pris au piège de ses visions, contraint comme à chaque de fois de revivre son enfance, par à-coup. Il échappait aux images les plus sinistres: les enterrements, la maladie fatale de sa soeur, les disputes de ses parents, l'incompréhension de la situation. Mais il les sentait en creux, et ça lui faisait mal, toujours mal.
Et dans tout le méli-mélo des meurtrissures personnelles, il se heurtait à intervalle irrégulier à de tout autres choses agréables, violentes, ou bien neutres: des parfums d'humus ou de bois ciré, une torpeur exotique, l'image d'un rocher dans une clairière, l'impression d'un autre corps à la place du sien, tantôt léger, malmené, tantôt lourd et vieillissant...
Pendant tout ce temps il ne cessait de feuilleter, regarder, boire de l'eau et griffonner des schémas, des dimensions, des indications spatiales.
Le temps n'avait plus de sens pour lui, tout était maintenant.
Le lendemain, Grand-Père Carnathyl (Erbothül de son prénom) chutait de sa poutre. Un an plus tard Deldilia tombait gravement malade et...
Et Dedlar était toujours pris au piège de ses visions, contraint comme à chaque de fois de revivre son enfance, par à-coup. Il échappait aux images les plus sinistres: les enterrements, la maladie fatale de sa soeur, les disputes de ses parents, l'incompréhension de la situation. Mais il les sentait en creux, et ça lui faisait mal, toujours mal.
Et dans tout le méli-mélo des meurtrissures personnelles, il se heurtait à intervalle irrégulier à de tout autres choses agréables, violentes, ou bien neutres: des parfums d'humus ou de bois ciré, une torpeur exotique, l'image d'un rocher dans une clairière, l'impression d'un autre corps à la place du sien, tantôt léger, malmené, tantôt lourd et vieillissant...
Pendant tout ce temps il ne cessait de feuilleter, regarder, boire de l'eau et griffonner des schémas, des dimensions, des indications spatiales.
Le temps n'avait plus de sens pour lui, tout était maintenant.

4 commentaires:
Pôvre Erbothül, trouver la joie, c'est tomber amoureux en faisant la fête, pas tomber du faîte en faisant le toît.
Tu es un poête, Sirêneau! :)
Ayé, je suis de nouveau dedans...
Et pis zut, pouet pouet ! (j'ai pas pu m'en empêcher, chuis désoléeeee)
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