La
question de Paavo Vannakken paraissait tellement hors sujet mais
aussi tellement neutre à Thomas qu'il s'en sentit encouragé. Il
pressentait bien que c'était le but véritable du scientifique et,
loin de l'agacer, cela confirmait sa bonne première impression.
Méthodiquement, chronologiquement, le jeune homme déroula l'étrange
vie d'Eléphanthôme depuis le premier barrissement jusqu'au
cauchemar de la veille. Le professeur l'écoutait, complètement
absorbé. Il ne prenait pas de notes et ne l'interrompait pas, et
cela aussi faisait beaucoup de bien.
De
plus en plus à l'aise, en conclusion il osa même nommer
« safarêve » cet ensemble d'hallucinations, et Vannakken
sortit un calepin et un stylo pour le noter, en lui demandant de
l'épeler.
-
C'est un mot intéressant, remarqua-t-il. Il faut le garder.
-
Merci professeur, j'aime bien inventer des mots-valises...
-
En réalité je ne parlais pas de sa qualité littéraire mais,
effectivement je crois que cette activité vous réussit bien. Je
voulais dire que le 'safarêve' contient une information précieuse
qui vous a peut-être échappé parce que vous y êtes plongé depuis
longtemps et, d'une certaine façon, en permanence.
On
entendit des bruits dans le vestibule, le professeur se tourna vers
la porte :
-
Bonjour Tove !
La
porte s'entrouvrit et la tête lunaire de la femme fit son
apparition. Thomas se releva à demi, la salua et la remercia pour
l'épisode de la veille.
-
Tout le mérite en revient à mon frère, vous savez. Mademoiselle
Dupuis a su me convaincre, aussi. Peut-être que j'irai la consulter
un de ces jours... Ne fais pas tes gros yeux, Pav', je plaisante bien
entendu. Allez, je vous laisse travailler.
Elle
ferma doucement la porte.
-
Vous ne croyez pas aux médiums, professeur ?
-
Je n'ai pas d'idée arrêtée là-dessus, mais Tove a assez vu de
shamans comme vous, vous avez vu assez de psys, vous voyez ce que je
veux dire ? En outre, Lina Dupuis ne m'inspire pas confiance.
-
C'est sûr que les premières cartes que j'ai tirées étaient
tellement équivoques qu'avec un peu d'intuition elle pouvait me les
interpréter comme elle voulait. D'ailleurs il paraît qu'ave cune
aptitude à la prestidigitation et des cartes en papier électronique
on peut faire tirer exactement ce qu'on veut. Vous avez entendu
parler de ça ?
-
Oui, et je pense que ça a été le cas chez elle, au moins au début.
-
Elle est formidable ! Je n'y ai vu que du feu ! Un choix à
faire, une séparation, un homme sage avec une boule creuse qui va
m'aider... C'est pas mal !
-
Une boule creuse comme celle-ci ? demanda Vannakken en montrant
le demi-crâne humain en résine posé sur son bureau.
-
Ah ah ! vous êtes donc le Roi de Coupe. Bonjour majesté, moi
je suis le Valet d'Epée !
-
Vous plaisantez, mais avouez que c'est troublant... Certes, quand on
est un peu perdu on espère toujours l'aide de quelqu'un
d'expérimenté, et une boule creuse ça peut être n'importe quoi :
de la montgolfière à la balle de ping-pong en passant par la
calebasse ou la cymbale. Dans mon cas c'est le crâne puisque
j'étudie ce qui se passe dedans et que son relief intérieur est un
reflet des circonvolutions du cerveau... Donc égalité la balle au
centre, mademoiselle Dupuis vous avez peut-être vraiment annoncé
l'avenir proche sans même vous en rendre compte. Sauf... Sauf que la
dernière lame de tarot c'est vous et uniquement vous qui l'avez
choisie. Je pense qu'elle truque les premiers tirages et que le
client, convaincu, séduit et orienté se laisse ensuite porter par
le mystère de la dernière carte, totalement aléatoire mais qu'il
lit selon ses souhaits ou ses craintes. Ce serait une bonne méthode,
sans d'ailleurs être incompatible avec un don de prémonition, qui
sait ?

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