De
retour chez lui, Thomas sortit son butin avec une jubilation
enfantine. Il avait cette sorte d'empressement qui fait se bloquer un
livre systématiquement par un coin dans le pochon de plastique quand
on tente de le sortir : la matière souple se distend mais
refuse de libérer l'ouvrage, alors qu'on persiste bêtement à le
tirer selon le même angle, avec les autres livres du sac qui ont
l'air de vouloir compliquer l'opération, et on le veut ce satané
bouquin...
Il
s'installa sur son clic-clac avec la pile de mangas à côté de lui,
et posa les livres savants sur la table basse. Il se replongea dans
le tome 1 de Black Jack avec délice, cela faisait longtemps qu'il ne
l'avait pas ouvert.
Cinq
minutes plus tard il se traitait de triple buse. Lui qui voulait se
changer les idées il était tombé dans le panneau de l'acte
manqué : on aurait dit qu'Osamu Tezuka, l'auteur, avait pris
modèle sur son cas. Non seulement le héros était fait de pièces
rapportées suite à un accident, mais en plus il soignait une femme
en détachant gentiment d'elle sa mini soeur jumelle qui vivait
jusque là cachée dans son corps.
Thomas
en arrivait presque à se demander s'il n'était pas plutôt un
personnage de fiction inspiré à une personne un peu perverse par la
lecture des exploits de l'aventurier-chirurgien ! Mais il se
calma. Il était assez naturel d'avoir emprunté à la bibliothèque
un récit qui faisait écho à sa propre histoire, surtout un récit
déjà lu. Et puis en même temps ce n'était pas si ressemblant que
cela, allez.
Alors
il s'empara de l'Astronymie et lut d'un trait ce précis d'histoire
des noms du ciel, étoiles, planètes, constellations... Il pensait
ne le lire que plus tard, une fois remis de sa « journée
neurologique », une fois qu'il serait plus d'aplomb. Mais
finalement ce livre le distrayait bien, c'était exactement ce qu'il
lui fallait.
Sur
l'étoile Antarès spécifiquement il n'y avait pas grand-chose, à
part qu'elle tenait son nom de sa forte luminosité rouge qui la
rendait « la rivale de la planète Mars », en d'autres
termes l'anti-Arès. Il apprécia, à côté de cela, les traits
d'humour des astronomes, qui parfois dissimulèrent des jeux de mots
dans des noms d'étoiles. Il apprécia aussi la concision du texte et
le travail de compilation à travers les siècles et les
civilisations. Il regretta que la constellation du Chat n'ait pas pu
conserver son nom. En bref, il pensa à autre chose et cela lui fit
du bien.
Ensuite
il surfa sur les informations et la programmation des films au
cinéma. Il appela un copain et ils convinrent de se retrouver le
lendemain soir pour voir le dernier Tarentino, un film punchy sur un
groupe de majorettes fugueuses et énervées. Ce copain n'était au courant de
rien, ne lui connaissait pas le surnom Eléphanthôme et ça aussi,
ça ferait du bien.
Enfin
il appela Mathieu et Raphaëlle et les invita à dîner pour samedi
soir.
Voilà,
ça allait mieux. Il prit la décision de se mettre en quête de
travail le lendemain, parce qu'il n'y avait pas de raison de tarder
et qu'il n'était pas en vacances, mais en transition.
Là-dessus,
il se posa, écouta de la musique, mangea, regarda des bêtises à la
télé, fit ce que toute personne « normale » faisait. Il
commençait à comprendre qu'il n'était pas si invalide que ça,
même si à un moment il eut la sensation d'avoir un crocodile contre
lui sur le canapé.
Avant
de se coucher, il sortit l'appareil de sa boîte. Le professeur avait
recommandé, avant qu'il parte, de ne pas le placer à plus de deux
mètres. Donc il le plaça tout simplement sur une chaise.
Il
prit quelques minutes pour réfléchir de nouveau à tout ça.
L'hypothèse
du professeur Vannakken à propos de son goût pour les jeux de
langage lui plaisait tout en l'agaçant. Il se dit qu'il y avait un
peu de ça certainement, mais aussi l'influence de l'éducation. Cela
l'amena sur une question apparentée : si la zébusphère ne
« parlait » pas, en revanche elle avait communiqué avec
lui par le rêve, elle semblait avoir besoin de lui dire des choses,
sans doute des choses toutes simples, peut-être même juste « Salut,
j'existe, il faut t'y faire et si tu l'acceptes c'est mieux pour tout
le monde ». Il essaya de se rappeler que la zébusphère
n'était qu'une partie de lui, mais sa situation était si singulière
qu'il avait du mal à faire la part des choses.
Et
puis il s'endormit en pensant à Antarès.

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