29.2.12

Eléphanthôme - 26

De retour chez lui, Thomas sortit son butin avec une jubilation enfantine. Il avait cette sorte d'empressement qui fait se bloquer un livre systématiquement par un coin dans le pochon de plastique quand on tente de le sortir : la matière souple se distend mais refuse de libérer l'ouvrage, alors qu'on persiste bêtement à le tirer selon le même angle, avec les autres livres du sac qui ont l'air de vouloir compliquer l'opération, et on le veut ce satané bouquin...
Il s'installa sur son clic-clac avec la pile de mangas à côté de lui, et posa les livres savants sur la table basse. Il se replongea dans le tome 1 de Black Jack avec délice, cela faisait longtemps qu'il ne l'avait pas ouvert.
Cinq minutes plus tard il se traitait de triple buse. Lui qui voulait se changer les idées il était tombé dans le panneau de l'acte manqué : on aurait dit qu'Osamu Tezuka, l'auteur, avait pris modèle sur son cas. Non seulement le héros était fait de pièces rapportées suite à un accident, mais en plus il soignait une femme en détachant gentiment d'elle sa mini soeur jumelle qui vivait jusque là cachée dans son corps.
Thomas en arrivait presque à se demander s'il n'était pas plutôt un personnage de fiction inspiré à une personne un peu perverse par la lecture des exploits de l'aventurier-chirurgien ! Mais il se calma. Il était assez naturel d'avoir emprunté à la bibliothèque un récit qui faisait écho à sa propre histoire, surtout un récit déjà lu. Et puis en même temps ce n'était pas si ressemblant que cela, allez.
Alors il s'empara de l'Astronymie et lut d'un trait ce précis d'histoire des noms du ciel, étoiles, planètes, constellations... Il pensait ne le lire que plus tard, une fois remis de sa « journée neurologique », une fois qu'il serait plus d'aplomb. Mais finalement ce livre le distrayait bien, c'était exactement ce qu'il lui fallait.
Sur l'étoile Antarès spécifiquement il n'y avait pas grand-chose, à part qu'elle tenait son nom de sa forte luminosité rouge qui la rendait « la rivale de la planète Mars », en d'autres termes l'anti-Arès. Il apprécia, à côté de cela, les traits d'humour des astronomes, qui parfois dissimulèrent des jeux de mots dans des noms d'étoiles. Il apprécia aussi la concision du texte et le travail de compilation à travers les siècles et les civilisations. Il regretta que la constellation du Chat n'ait pas pu conserver son nom. En bref, il pensa à autre chose et cela lui fit du bien.
Ensuite il surfa sur les informations et la programmation des films au cinéma. Il appela un copain et ils convinrent de se retrouver le lendemain soir pour voir le dernier Tarentino, un film punchy sur un groupe de majorettes fugueuses et énervées. Ce copain n'était au courant de rien, ne lui connaissait pas le surnom Eléphanthôme et ça aussi, ça ferait du bien.
Enfin il appela Mathieu et Raphaëlle et les invita à dîner pour samedi soir.
Voilà, ça allait mieux. Il prit la décision de se mettre en quête de travail le lendemain, parce qu'il n'y avait pas de raison de tarder et qu'il n'était pas en vacances, mais en transition.
Là-dessus, il se posa, écouta de la musique, mangea, regarda des bêtises à la télé, fit ce que toute personne « normale » faisait. Il commençait à comprendre qu'il n'était pas si invalide que ça, même si à un moment il eut la sensation d'avoir un crocodile contre lui sur le canapé.

Avant de se coucher, il sortit l'appareil de sa boîte. Le professeur avait recommandé, avant qu'il parte, de ne pas le placer à plus de deux mètres. Donc il le plaça tout simplement sur une chaise.
Il prit quelques minutes pour réfléchir de nouveau à tout ça.
L'hypothèse du professeur Vannakken à propos de son goût pour les jeux de langage lui plaisait tout en l'agaçant. Il se dit qu'il y avait un peu de ça certainement, mais aussi l'influence de l'éducation. Cela l'amena sur une question apparentée : si la zébusphère ne « parlait » pas, en revanche elle avait communiqué avec lui par le rêve, elle semblait avoir besoin de lui dire des choses, sans doute des choses toutes simples, peut-être même juste « Salut, j'existe, il faut t'y faire et si tu l'acceptes c'est mieux pour tout le monde ». Il essaya de se rappeler que la zébusphère n'était qu'une partie de lui, mais sa situation était si singulière qu'il avait du mal à faire la part des choses.
Et puis il s'endormit en pensant à Antarès.

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