1.3.12

Eléphanthôme - 27

Le lendemain il ne se rappelait pas sa nuit, il se dit donc qu'il avait bien dormi.
Il traîna un peu au lit, regarda le livre sur les tarots sans une grande passion. Il découvrait seulement que contrairement à ce qu'il pensait, les cartes ne pouvaient pas être interprétées tous azimuths : chacune avait son champ de sens et pas plus. On ne pouvait pas prendre l'Impératrice pour la Papesse, le Bateleur pour l'Ermite, etc. Il trouva Lina Dupuis très douée, que ce soit en tour de passe-passe psychologique ou dans l'art de la véritable divination – il ne saurait sans doute jamais si elle trichait ou non. Il regarda attentivement l'image de la Force, lame n° XI : avec son chapeau ridicule, tout plat, en forme de signe infini, son petit lion qu'elle tenait vaguement par la gueule, elle ne paraissait pas bien imposante, la Force.
Thomas se dit qu'il y avait tout un processus dans le tirage et qu'il fallait repartir du début pour essayer de saisir ce qui l'avait troublé. Cela ne pouvait pas être juste cette carte, malgré le lion.
D'abord, les deux cartes d'introduction : il se rappelait qu'il y avait le Valet d'Epée et sur le livre il reconnut l'Hermite. Le Valet d'Epée ne faisait pas partie des lames majeures commentées dans ce livre. Tant pis, il avait bien compris que ce personnage était lui-même, désireux de trancher quelque chose. Oui, bon tout ça, ça avait déjà été dit et puis oui, à la base il avait besoin de se séparer de ce qui le dérangeait, même si le professeur était contre.
Le tirage central, maintenant. Il ne s'en souvenait pas si bien. En plus, il se rappelait que le professeur, si c'était lui, était le Roi de Coupe, une autre carte mineure, encore une qui n'était pas dans le livre. Il la regarda sur le Web. Ah oui ! Se dit-il, pas mal le coup du « porteur de cerveau » !Pour les autres cartes il avait des doutes, il y avait la Tempérance avec ses deux pichets, oui, mais les autres ? En tout cas les deux autres étaient des cartes spectaculaires, comme la Maison-Dieu par exemple, pas des cartes mollassonnes comme l'Empereur ou la Lune. Sous un coup d'inspiration, il envoya un message à sa soeur :
«  Si tu as gardé l'identifiant de la jeune femme qui t'a contactée lundi, tu peux me l'envoyer ? Ne te fais pas d'idée, j'ai juste besoin de lui demander un renseignement professionnel. Merci bien. Ton frère. »

Une fois nourri, propre et rasé, il se mit de la bonne musique énergique et travailla sur son curriculum vitae. Il rassembla ses travaux universitaires, en relut les préfaces et les évaluations par ses superviseurs et essaya d'en tirer un profil. Bon, ce n'était pas gagné. En même temps, on recommençait à recruter des littéraires, il ne fallait pas désespérer. Il fit une liste de cibles et leur écrivit des lettres de motivation. Il sortit photocopier son CV à l'auto-école du coin.
Quand il revint, il regarda le dreamcatcher. Sa chambre étant aussi son salon et sa salle à manger, le dreamcatcher ne pouvait pas le rater du moment qu'il était là. Que faisait-il en ce moment ? Il haussa les épaules, tira la langue au petit machin-bidule et retourna à ses occupations, en l'occurrence il s'agissait de repérer sur le Web les « bourses aux emplois » universitaires et ministérielles ainsi que les adresses de centres culturels où il pourrait tenter des démarches.
Sa soeur lui répondit vers midi, avec l'identifiant espéré et un petit commentaire grivois.
En fait, pour une fois, la journée de Thomas fut tout à fait « normale », il parcourut Paris un peu dans tous les sens, alla au cinéma le soir avec son pote et c'est seulement en se couchant qu'il se rendit compte qu'il n'avait pas « safarêvé ».

Il se réveilla le vendredi matin, un peu assommé par un sommeil qui là encore avait dû être profond et constant, sans souvenir. Il dit bonjour au dreamcatcher et continua ses démarches. Vers seize heures, il appela Lina Dupuis. Elle était sur messagerie mais le rappela un quart d'heure plus tard, un peu timide. Elle craignait sans doute qu'il lui en veuille de l'avoir manipulé. Elle prit de ses nouvelles, il lui dit l'essentiel et demanda à la voir pour expliciter de petites choses sur le tirage de mardi soir. Manifestement soulagée elle lui fixa rendez-vous pour dix-neuf heures.
Ils dînèrent ensemble et parlèrent de tout sauf de voyance. Ils embrayèrent sur un petit tour dans un bar, où ils bavardèrent encore beaucoup en oubliant toujours les tarots. Après une grande marche dans le quartier de Thomas, qui était aussi son quartier à elle, ils ne purent se séparer.
Le lendemain matin, Thomas fut le premier à se réveiller. Il regarda le dreamcatcher en se demandant ce que diable l'appareil avait pu capter de la nuit...

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