Le
lendemain il ne se rappelait pas sa nuit, il se dit donc qu'il avait
bien dormi.
Il
traîna un peu au lit, regarda le livre sur les tarots sans une
grande passion. Il découvrait seulement que contrairement à ce
qu'il pensait, les cartes ne pouvaient pas être interprétées tous
azimuths : chacune avait son champ de sens et pas plus. On ne
pouvait pas prendre l'Impératrice pour la Papesse, le Bateleur pour
l'Ermite, etc. Il trouva Lina Dupuis très douée, que ce soit en
tour de passe-passe psychologique ou dans l'art de la véritable
divination – il ne saurait sans doute jamais si elle trichait ou
non. Il regarda attentivement l'image de la Force, lame n° XI :
avec son chapeau ridicule, tout plat, en forme de signe infini, son
petit lion qu'elle tenait vaguement par la gueule, elle ne paraissait
pas bien imposante, la Force.
Thomas
se dit qu'il y avait tout un processus dans le tirage et qu'il
fallait repartir du début pour essayer de saisir ce qui l'avait
troublé. Cela ne pouvait pas être juste cette carte, malgré le
lion.
D'abord,
les deux cartes d'introduction : il se rappelait qu'il y avait
le Valet d'Epée et sur le livre il reconnut l'Hermite. Le Valet
d'Epée ne faisait pas partie des lames majeures commentées dans ce
livre. Tant pis, il avait bien compris que ce personnage était
lui-même, désireux de trancher quelque chose. Oui, bon tout ça, ça
avait déjà été dit et puis oui, à la base il avait besoin de se
séparer de ce qui le dérangeait, même si le professeur était
contre.
Le
tirage central, maintenant. Il ne s'en souvenait pas si bien. En
plus, il se rappelait que le professeur, si c'était lui, était le
Roi de Coupe, une autre carte mineure, encore une qui n'était pas
dans le livre. Il la regarda sur le Web. Ah oui ! Se dit-il, pas
mal le coup du « porteur de cerveau » !Pour les
autres cartes il avait des doutes, il y avait la Tempérance avec ses
deux pichets, oui, mais les autres ? En tout cas les deux autres
étaient des cartes spectaculaires, comme la Maison-Dieu par exemple,
pas des cartes mollassonnes comme l'Empereur ou la Lune. Sous un coup
d'inspiration, il envoya un message à sa soeur :
«
Si tu as gardé l'identifiant de la jeune femme qui t'a contactée
lundi, tu peux me l'envoyer ? Ne te fais pas d'idée, j'ai juste
besoin de lui demander un renseignement professionnel. Merci bien.
Ton frère. »
Une
fois nourri, propre et rasé, il se mit de la bonne musique énergique
et travailla sur son curriculum vitae. Il rassembla ses travaux
universitaires, en relut les préfaces et les évaluations par ses
superviseurs et essaya d'en tirer un profil. Bon, ce n'était pas
gagné. En même temps, on recommençait à recruter des littéraires,
il ne fallait pas désespérer. Il fit une liste de cibles et leur
écrivit des lettres de motivation. Il sortit photocopier son CV à
l'auto-école du coin.
Quand
il revint, il regarda le dreamcatcher. Sa chambre étant aussi son
salon et sa salle à manger, le dreamcatcher ne pouvait pas le rater
du moment qu'il était là. Que faisait-il en ce moment ? Il
haussa les épaules, tira la langue au petit machin-bidule et
retourna à ses occupations, en l'occurrence il s'agissait de repérer
sur le Web les « bourses aux emplois » universitaires et
ministérielles ainsi que les adresses de centres culturels où il
pourrait tenter des démarches.
Sa
soeur lui répondit vers midi, avec l'identifiant espéré et un
petit commentaire grivois.
En
fait, pour une fois, la journée de Thomas fut tout à fait
« normale », il parcourut Paris un peu dans tous les
sens, alla au cinéma le soir avec son pote et c'est seulement en se
couchant qu'il se rendit compte qu'il n'avait pas « safarêvé ».
Il
se réveilla le vendredi matin, un peu assommé par un sommeil qui là
encore avait dû être profond et constant, sans souvenir. Il dit
bonjour au dreamcatcher et continua ses démarches. Vers seize
heures, il appela Lina Dupuis. Elle était sur messagerie mais le
rappela un quart d'heure plus tard, un peu timide. Elle craignait
sans doute qu'il lui en veuille de l'avoir manipulé. Elle prit de
ses nouvelles, il lui dit l'essentiel et demanda à la voir pour
expliciter de petites choses sur le tirage de mardi soir.
Manifestement soulagée elle lui fixa rendez-vous pour dix-neuf
heures.
Ils
dînèrent ensemble et parlèrent de tout sauf de voyance. Ils
embrayèrent sur un petit tour dans un bar, où ils bavardèrent
encore beaucoup en oubliant toujours les tarots. Après une grande
marche dans le quartier de Thomas, qui était aussi son quartier à
elle, ils ne purent se séparer.
Le
lendemain matin, Thomas fut le premier à se réveiller. Il regarda
le dreamcatcher en se demandant ce que diable l'appareil avait pu
capter de la nuit...

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