3.3.12

Eléphanthôme - 29

Thomas planait. Elle prit sa douche et partit en un éclair, comme un petit météore blond, en lui disant qu'elle le rappellerait et qu'ils pourraient se voir ce week-end, dimanche sans doute. Il sourit aux anges toute la journée, qu'il occupa à des tâches rendues encore plus nécessaires maintenant : les courses, le ménage... Il ne voulait pas passer pour un barbare. Puis il continua ses démarches professionnelles et s'inscrivit à l'Agence de l'Emploi, à tout hasard. Il orienta ses démarches, pour ce jour, du côté de l'édition. De passage dans le seizième arrondissement où se trouvait l'éditeur orientaliste Le Passage du Sud-Est, il marcha avenue Victor Hugo où l'entrée du musée Dreppar attira son attention. Le musée Dreppar était spécialisé dans les arts plastiques d'Afrique surtout, anciens et contemporains. Il organisait alors une exposition intitulée « le Regard africain », un sujet un peu flou mais qui correspondait probablement à quelque chose de très précis pour les visiteurs. Il décida d'entrer.

A l'entrée, un panneau expliquait l'idée générale : cette exposition avait été organisée après une période politiquement difficile pour l'institution, une période où elle avait failli mettre la clé sous la porte. Alors, lorsqu'à la faveur du sursaut citoyen la situation s'était nettement arrangée, le musée s'était lancé dans le projet d'une manifestation culturelle un peu provocatrice, en tout cas dérangeante. Deux-trois ans après, cela donnait « le Regard africain », où l'artiste franco-sénégalais Didier N'Doumar présentait des yeux de statuettes, de statues, de bas-reliefs, de personnages peints ou tissés, et de personnes réelles. C'était tout simple, mais Thomas se rendit vite compte que cela pouvait occasionner des sensations fortes.

La mise en scène des œuvres était splendide, la lumière parfaitement dosée. Chaque gros plan d'oeil s'accompagnait d'un bouton. Presser ce bouton déclenchait la projection d'un hologramme gėant de la tête entière. Quand il y avait du monde, et c'était le cas en cette fin d'après-midi de vendredi, les hologrammes se superposaient mais cela rendait très bien. Il n'y avait pas d'explication près des photos : on pouvait en consulter la liste détaillée au centre de chaque espace à côté d'une banquette. Entre deux salles de photos, il y avait systématiquement une sorte de sas présentant une unique statuette ou un masque, dans une vitrine. L'artiste avait placé sur le socle, en plus des éléments habituels d'information, un extrait d'un poème composé par lui. Il y avait sept salles de photos, six salles à sculpture unique, six fragments d'un étrange texte sur "le regard miroir". Et si cette exposition dérangeait à cause des gros yeux, les hologrammes aidaient à leur redonner leur humanité. Thomas n'était pas très à l'aise, néanmoins il parcourut lentement le chemin voulu par N'Doumar. Dans le dernier sas, il fut surpris par une statuette fétiche, percée de multiples clous sur le corps, imprégnée de matières sombres et gluantes, et dont les orbites oculaires présentaient non des yeux mais des morceaux de miroir. Le bout de texte joint disait ceci :

Esprit malsain mal-saint malin
Te vois-tu dans mon âme ?
Te vois-tu dans mon crâne ?
Non tu ne vois que toi félon
Inutile alors de rester
Inutile alors de pester
Pars alors voir ailleurs au loin
Là où les yeux sont creux
Là tu seras heureux

Puis Thomas découvrit la dernière section, conçue comme les autres dans un joyeux mélange de physionomies variées d'artefacts et de personnes vivantes. Le dernier œil avant la sortie - Thomas sourit en pensant cette drôle d'expression - n'était pas comme les autres. C'était l’œil gauche de Didier N'Doumar, et l'hologramme le représentait lui, en entier et non seulement son visage. Il tendait la main vers le visiteur qui avait pensé à presser le bouton, et s'effaçait doucement, comme les autres, au bout de deux secondes.

Thomas rentra chez lui pensif et se mit aussitôt à écrire tout ce qu'il vivait depuis l'enfance... Et depuis une petite semaine en particulier.

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