9.3.12

Eléphanthôme – 34

Bref, le professeur Vannakken pensait avoir conçu le médicament miracle pour sa sœur Tove. Elle l'avait pris avec confiance, c'était une sorte de drogue hautement spécialisée, qui allait inhiber un certain type de neuro-transmetteur chahuteur dans une certaine partie de son cerveau, qui elle-même, pour simplifier, « tournait en boucle ». Théoriquement, cela devait aider le cerveau à retrouver un peu de souplesse et à admettre de nouveaux rêves. Vannakken avait découvert cette molécule à force de voyager parmi les guérisseurs. Il avait cherché le point commun entre une herbe utilisée en Amazonie et une fleur macérée en Alaska, qui donnaient des résultats probants sur les rêves récurrents.
Quelques mois passèrent, Tove prenait sa gélule très régulièrement.
Le professeur prit en stage Raphaëlle Santi, et un jour qu'il s'arrachait les cheveux sur les dernières analyses sanguines de Tove, Raphaëlle avait toqué à sa porte pour lui demander l'accès à certains documents de gestion, elle lui avait demandé, franchement, ce qui n'allait pas. Le professeur avait fait venir Tove, et ils en avaient parlé tous les trois. Les deux Vannakken la trouvaient sympathiques et voulaient qu'elle sache pourquoi ils étaient si perplexes. Et c'était là que Raphaëlle, la tête sur les épaules, avait parlé de la peur. Il se rappelait la formule :
« Ton cerveau a peur, Tove, c'est tout. Il ne veut pas d'autre rêve, alors il le fabrique quand même. Il résiste. Imagine que tu as toujours vu la même chose, toute ta vie. Tu es une adulte en possession de toutes tes facultés à l'état de veille. Mais la nuit, à ta place il a un bébé cerveau effrayé qui veut rester dans son cocon prévisible, même si le cocon est affreux. »
Thomas comprenait mieux : oui, Raphaëlle était vraiment chouette. C'était de la psychologie élémentaire sans doute, mais c'était bien vu.
Le professeur Vannakken s'en voulait parce qu'il aurait dû y penser tout seul. En tout cas il avait réorienté ses recherches et maintenant Tove vivait une vie onirique tout à fait normale. Ils avaient travaillé sur la notion d'éducation très progressive de l'imaginaire, par l'intermédiaire d'activités créatives.
- Tout cela pour vous dire, monsieur Lestac, que le rêve est un domaine sur lequel j'ai quelques connaissances. L'attrape-rêve, malgré ses défauts, permet un peu plus que le simple enregistrement vidéo. Et je vous promets de tout faire pour trouver ce qui ne va pas pour vous, par exemple comment il se fait que vous ayez pu rêver tout en écrivant.

Le professeur prit la clé USB avec le clavier, une chaise pliante sous le bras, et emmena Thomas avec lui dans la petite pièce de visualisation.

Ils regardèrent en silence ce film une première fois. Thomas signala le rêve en question.
Il s'agissait d'abord d'une image très floue, aux couleurs vives : des silhouettes animales jaunes, brunes, beiges, incertaines mais pour le jeune homme il était évident qu'il s'agissait de sa « méningerie » africaine, l'image s'estompait et s'enchaînait avec des formes brunes et rouges. Ils allèrent jusqu'au bout du film. Ensuite le professeur revint sur la séquence animalière et mit sur pause. Il s'empara du clavier alphanumérique et fit apparaître un panneau d'outils sur l'écran. Il activa l'option « Tact ». Des pictogrammes translucides se dispersèrent sur l'écran.
- C'est ce que je pensais : c'est un rêve à textures.

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