Bref,
le professeur Vannakken pensait avoir conçu le médicament miracle
pour sa sœur Tove. Elle l'avait pris avec confiance, c'était une
sorte de drogue hautement spécialisée, qui allait inhiber un
certain type de neuro-transmetteur chahuteur dans une
certaine partie de son cerveau, qui elle-même, pour simplifier,
« tournait en boucle ». Théoriquement, cela devait aider
le cerveau à retrouver un peu de souplesse et à admettre de
nouveaux rêves. Vannakken avait découvert cette molécule à force
de voyager parmi les guérisseurs. Il avait cherché le point commun
entre une herbe utilisée en Amazonie et une fleur macérée en
Alaska, qui donnaient des résultats probants sur les rêves
récurrents.
Quelques
mois passèrent, Tove prenait sa gélule très régulièrement.
Le
professeur prit en stage Raphaëlle Santi, et un jour qu'il
s'arrachait les cheveux sur les dernières analyses sanguines de
Tove, Raphaëlle avait toqué à sa porte pour lui demander l'accès
à certains documents de gestion, elle lui avait demandé,
franchement, ce qui n'allait pas. Le professeur avait fait venir
Tove, et ils en avaient parlé tous les trois. Les deux Vannakken la
trouvaient sympathiques et voulaient qu'elle sache pourquoi ils
étaient si perplexes. Et c'était là que Raphaëlle, la tête sur
les épaules, avait parlé de la peur. Il se rappelait la formule :
« Ton
cerveau a peur, Tove, c'est tout. Il ne veut pas d'autre rêve, alors
il le fabrique quand même. Il résiste. Imagine que tu as toujours
vu la même chose, toute ta vie. Tu es une adulte en possession de
toutes tes facultés à l'état de veille. Mais la nuit, à ta place
il a un bébé cerveau effrayé qui veut rester dans son cocon
prévisible, même si le cocon est affreux. »
Thomas
comprenait mieux : oui, Raphaëlle était vraiment chouette.
C'était de la psychologie élémentaire sans doute, mais c'était
bien vu.
Le
professeur Vannakken s'en voulait parce qu'il aurait dû y penser
tout seul. En tout cas il avait réorienté ses recherches et
maintenant Tove vivait une vie onirique tout à fait normale. Ils
avaient travaillé sur la notion d'éducation très progressive de
l'imaginaire, par l'intermédiaire d'activités créatives.
- Tout
cela pour vous dire, monsieur Lestac, que le rêve est un domaine
sur lequel j'ai quelques connaissances. L'attrape-rêve, malgré ses
défauts, permet un peu plus que le simple enregistrement vidéo. Et je vous
promets de tout faire pour trouver ce qui ne va pas pour vous, par
exemple comment il se fait que vous ayez pu rêver tout en écrivant.
Le
professeur prit la clé USB avec le clavier, une chaise pliante sous
le bras, et emmena Thomas avec lui dans la petite pièce de
visualisation.
Ils
regardèrent en silence ce film une première fois. Thomas signala le
rêve en question.
Il
s'agissait d'abord d'une image très floue, aux couleurs vives :
des silhouettes animales jaunes, brunes, beiges, incertaines mais
pour le jeune homme il était évident qu'il s'agissait de sa
« méningerie » africaine, l'image s'estompait et
s'enchaînait avec des formes brunes et rouges. Ils allèrent
jusqu'au bout du film. Ensuite le professeur revint sur la séquence
animalière et mit sur pause. Il s'empara du clavier alphanumérique
et fit apparaître un panneau d'outils sur l'écran. Il activa
l'option « Tact ». Des pictogrammes translucides se
dispersèrent sur l'écran.
- C'est
ce que je pensais : c'est un rêve à textures.

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