24.3.12

Eléphanthôme - 47

Il avait quatre ans, quatre ans et demi comme il le disait à l'époque. C'était un dimanche de grandes vacances, qui traînait en longueur. Il ne faisait pas assez beau pour sortir, et puis il faisait trop chaud. Le bébé Philomène faisait la sieste et les parents regardaient la télévision en croyant que Thomas s'amusait dans sa chambre avec ses petites voitures. C'était un enfant calme, rêveur même, et qui s'occupait souvent bien tout seul en se racontant des histoires.
En fait, il était descendu dans le salon pour demander si on pouvait lui tailler un crayon de couleur. Et puis il avait aperçu le téléviseur allumé et cela l'avait un peu hypnotisé. Il était resté en retrait, hors de vue, à regarder le début du documentaire alarmiste et militant, un film que ses parents ne lui auraient pas laissé voir mais il ne pouvait pas le savoir. C'est ainsi qu'il avait vu des carcasses d'éléphants, des rhinocéros horriblement mutilés, des lémuriens envahis par les touristes, e tutti quanti. Le commentaire audio avait mis dans sa tête des mots qu'il ne comprenait pas vraiment, mais il en saisissait le ton apocalyptique, froidement terrifiant pour éveiller les consciences. Les mots « dévastation mondiale », « déséquilibre irrémédiable », « désespoir » avaient profondément affecté son âme de petit garçon triste.
Au bout de quelques minutes, il était remonté sans bruit. Si quelqu'un l'avait vu à ce moment-là, il se serait dit qu'il était drogué... Le regard fixe, pâle mais résolu, il avait pris tous ses petits animaux en peluche, en plastique, en tissu – il ne se rappelait pas combien il y en avait, mais c'était au moins une demi-douzaine -, et il les avait tous emportés dans la chambre de Philomène, que ses parents venaient de finir de tapisser. Elle dormait encore dans la chambre parentale, mais il préféra lui déposer les peluches sur son coffre à jouets, tout rutilant de peinture neuve.
Il était revenu dans sa propre chambre et avait pleuré, pendant une demi-heure, des larmes silencieuses que plus jamais il ne versa sauf quand il se faisait mal. Il se sentait blessé. Puis il se versa de l'eau fraîche sur les yeux dans la salle de bain, comme il put. Quand ses parents montèrent, après la fin du documentaire, ils l'aperçurent penché sur un dessin : il avait pris un autre crayon, tant pis. Ils ne virent pas, parce qu'il était penché et faisait mine d'être très occupé, qu'il avait les yeux rouges.
Il ne repensa plus à la cause de cette crise, même quand un peu plus tard sa mère lui demanda pourquoi il avait ainsi transféré ses jouets à Philomène. Elle crut comprendre que c'était par gentillesse fraternelle et parce qu'il voulait jouer au grand, celui qui ne joue plus à la poupée. Et lui en réalité, ne se rappelait déjà plus pourquoi, mais il ne voulait pas y penser, ne pouvait pas y penser.
Comme sa collection était très « africaine » et que lors de ses visites au zoo et dans ses albums illustrés il avait compris que le monde était divisé en continents, aux paysages et aux animaux assez différents, la zébusphère disposait déjà d'éléments visuels reliés entre eux par ce thème commun, elle n'avait qu'à puiser dans la mémoire du petit garçon. Peu à peu elle se nourrit à ce qu'il découvrait et s'enferra dans cet univers, absorbant goulument tout élément sensoriel apparenté, pour se créer un monde idéal à l'abri du Vacarme urbain, bétonné, violent, peuplé d'humains adultes tueurs par nature. Elle s'isola de plus en plus en elle-même pour préserver cet espace sans chasseur, sans brute, une image vivante et colorée pour toujours, « pour la vie » dans les deux sens possibles.

C'était ce que Thomas finissait de comprendre, sa conclusion, la fin de l'enquête en somme.
Il appela Lina et lui dit qu'il allait changer. Elle lui répondit avec douceur qu'elle l'avait compris, ou senti, en tout cas qu'elle savait qu'il vivait un passage très particulier de sa vie et qu'elle avait confiance. Il faillit lui demander de venir mais il lui proposa le lendemain. Ils n'avaient pas de règles pour se voir : c'était quand ça se présentait, mais assez souvent. Il l'embrassa et raccrocha.
Non, pour ce soir il allait réfléchir... et écrire.

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