8.3.12

Eléphanthôme - 33

Après le déjeuner dans l'un des petits restaurants à la mode du campus Paris-Diderot, Thomas fit un tour jusqu'au Périphérique, en admirant les structures complexes des voies de chemin de fer reliées tout là-bas derrière lui, à quelques kilomètres, à la gare d'Austerlitz. Il rêvassait, pensait à toutes sortes de choses : la méningerie qui le taquinait dans sa tête, sa rencontre improbable avec la jeune voyante, les différentes suites possibles... Il aurait bien fumé une cigarette, mais il n'avait jamais fumé de sa vie et ce n'était pas maintenant qu'il allait commencer. Il lui suffisait d'avoir une zébusphère, il allait pas en plus se mettre à tousser. Alors il se remit en marche. Il avait encore une demi-heure à tuer. Il revint sur ses pas, s'installa sur un banc du parc universitaire plutôt bien aménagé. Le mois d'octobre commençait seulement et il planait une atmosphère d'été indien assez douce et limpide. Il sortit de son sac à dos ses notes de la veille et les relut.

Il faillit arriver en retard. Il s'était totalement laissé happer par la lecture. Tout correspondait, à ses yeux, à ce qu'il pouvait écrire en étant pleinement conscient de ses actes. Les seules fausses notes dans l'ensemble étaient des fautes d'orthographe ou de grammaire, mais elles ne l'étonnaient pas ! Il pouvait en commettre de belles quand il était bien lancé.
À un moment il avait reçu un message tout mignon de Lina, elle lui proposait de faire un tour au Parc de la Villette le lendemain. Il était tout à fait d'accord.

Dans le bureau du professeur, Thomas se sentait maintenant comme chez lui et trouvait l'homme vraiment sympathique. Mais il n'avait pas encore bien cerné ses champs de compétence. Il se laissait porter par les événements. Il fut néanmoins assez épaté d'entendre Vannakken citer un proverbe japonais qu'il aimait bien :
- Comme on dit : « si tu es pressé, fais un détour »... Alors voilà, je pense qu'il serait pas mal que je vous explique un peu tout. J'ai appelé ma sœur et elle est veut bien que je vous explique ce qui lui est arrivé.

Et le professeur Vannakken raconta comment sa sœur Tove avait grandi en découvrant que ses petits camarades, contrairement à elle, faisaient des rêves différents chaque nuit, parfois même plusieurs rêves dans une même nuit. Elle avait gardé son secret très longtemps, parce qu'une telle différence pouvait passer pour négligeable et gênante à la fois, absurde et lamentable. Elle avait grandi en essayant de ne pas y penser. Mais son rêve était un cauchemar, une histoire de bateau qui sombrait dans une rivière de boue, et elle mourait toujours à la fin après y avoir perdu tout ce qu'elle aimait. Dans sa culture samie, on ne se plaignait pas. Mais son père, qui avait un travail itinérant et ne la voyait pas souvent, se rendait compte qu'à chaque fois qu'il allait la chercher chez sa grand-mère, la petite jeune fille semblait de plus en plus sombre, de plus en plus renfermée. Il crut d'abord que c'était la vie en petit village, avec peu de camarades de son âge, qui lui pesait. Il la mit en pension à la ville. Mais cela ne changea rien. Alors il lui fit rencontrer un psychologue, mais elle ne voulut pas continuer. Il en parla à sa mère, qui emmena la jeune fille voir un shaman, puis un autre. Les deux sorciers dirent plus ou moins la même chose : elle était habitée par un esprit chagrin, pour l'un l'esprit du Lagopède, pour l'autre un démon irrité fils de Cahcolmmai, « l'homme de l'eau ». Ils avaient joué du tambour, prié, fait boire de drôles de mixtures à Tove qui lui avaient donné de méchantes fièvres, en vain. L'esprit chagrin persistait.
Elle avait fait ses études en se résignant, elle avait, à une période, essayé des drogues qui, soi-disant, empêchaient de dormir. Elle avait aussi pris des somnifères pour dormir profondément.
Heureusement, un jour elle avait appris l'existence de son frère, l'avait rencontré en Finlande même. Il avait cherché, s'était démené, jusqu'au jour où, en France, il avait mis au point une première version de l'attrape-rêve, pour essayer de voir ce cauchemar, comprendre quelle partie du cerveau de sa sœur pouvait l'avoir généré, et fabriqué la bonne molécule.
- La bonne molécule ?
- Oui, la pharmacopée n'est pas exclue. Mais ça n'a pas fonctionné tout de suite...

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