Après
le déjeuner dans l'un des petits restaurants à la mode du campus
Paris-Diderot, Thomas fit un tour jusqu'au Périphérique, en
admirant les structures complexes des voies de chemin de fer reliées
tout là-bas derrière lui, à quelques kilomètres, à la gare
d'Austerlitz. Il rêvassait, pensait à toutes sortes de choses : la méningerie qui le taquinait dans sa tête, sa rencontre improbable avec la jeune voyante, les différentes suites possibles... Il aurait bien fumé une cigarette, mais il n'avait
jamais fumé de sa vie et ce n'était pas maintenant qu'il allait
commencer. Il lui suffisait d'avoir une zébusphère, il allait pas
en plus se mettre à tousser. Alors il se remit en marche. Il avait
encore une demi-heure à tuer. Il revint sur ses pas, s'installa sur
un banc du parc universitaire plutôt bien aménagé. Le mois
d'octobre commençait seulement et il planait une atmosphère d'été
indien assez douce et limpide. Il sortit de son sac à dos ses notes de la
veille et les relut.
Il
faillit arriver en retard. Il s'était totalement laissé happer par
la lecture. Tout correspondait, à ses yeux, à ce qu'il pouvait
écrire en étant pleinement conscient de ses actes. Les seules
fausses notes dans l'ensemble étaient des fautes d'orthographe ou de
grammaire, mais elles ne l'étonnaient pas ! Il pouvait en
commettre de belles quand il était bien lancé.
À
un moment il avait reçu un message tout mignon de Lina, elle lui
proposait de faire un tour au Parc de la Villette le lendemain. Il
était tout à fait d'accord.
Dans
le bureau du professeur, Thomas se sentait maintenant comme chez lui
et trouvait l'homme vraiment sympathique. Mais il n'avait pas encore
bien cerné ses champs de compétence. Il se laissait porter par les
événements. Il fut néanmoins assez épaté d'entendre Vannakken
citer un proverbe japonais qu'il aimait bien :
- Comme
on dit : « si tu es pressé, fais un détour »...
Alors voilà, je pense qu'il serait pas mal que je vous explique un
peu tout. J'ai appelé ma sœur et elle est veut bien que je vous
explique ce qui lui est arrivé.
Et
le professeur Vannakken raconta comment sa sœur Tove avait grandi en
découvrant que ses petits camarades, contrairement à elle,
faisaient des rêves différents chaque nuit, parfois même plusieurs
rêves dans une même nuit. Elle avait gardé son secret très
longtemps, parce qu'une telle différence pouvait passer pour
négligeable et gênante à la fois, absurde et lamentable. Elle
avait grandi en essayant de ne pas y penser. Mais son rêve était un
cauchemar, une histoire de bateau qui sombrait dans une rivière de
boue, et elle mourait toujours à la fin après y avoir perdu tout ce
qu'elle aimait. Dans sa culture samie, on ne se plaignait pas. Mais
son père, qui avait un travail itinérant et ne la voyait pas
souvent, se rendait compte qu'à chaque fois qu'il allait la chercher
chez sa grand-mère, la petite jeune fille semblait de plus en plus
sombre, de plus en plus renfermée. Il crut d'abord que c'était la
vie en petit village, avec peu de camarades de son âge, qui lui
pesait. Il la mit en pension à la ville. Mais cela ne changea rien.
Alors il lui fit rencontrer un psychologue, mais elle ne voulut pas
continuer. Il en parla à sa mère, qui emmena la jeune fille voir un
shaman, puis un autre. Les deux sorciers dirent plus ou moins la même
chose : elle était habitée par un esprit chagrin, pour l'un
l'esprit du Lagopède, pour l'autre un démon irrité fils de
Cahcolmmai, « l'homme de l'eau ». Ils avaient joué du
tambour, prié, fait boire de drôles de mixtures à Tove qui lui
avaient donné de méchantes fièvres, en vain. L'esprit chagrin
persistait.
Elle
avait fait ses études en se résignant, elle avait, à une période,
essayé des drogues qui, soi-disant, empêchaient de dormir. Elle
avait aussi pris des somnifères pour dormir profondément.
Heureusement,
un jour elle avait appris l'existence de son frère, l'avait
rencontré en Finlande même. Il avait cherché, s'était démené,
jusqu'au jour où, en France, il avait mis au point une première
version de l'attrape-rêve, pour essayer de voir ce cauchemar,
comprendre quelle partie du cerveau de sa sœur pouvait l'avoir
généré, et fabriqué la bonne molécule.
- La
bonne molécule ?
- Oui,
la pharmacopée n'est pas exclue. Mais ça n'a pas fonctionné tout
de suite...

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