Et
hop. Thomas l'éléphanthôme se retrouvait seul face à ses
spectres. C'est du moins ce qu'il se dit, tout bas, au fond de son
esprit.
Les
consignes étaient simples et il les suivit avec une certaine
placidité. Le professeur Vannakken avait raison : les
« plages » de rêve étaient courtes. L'attrape-rêve
était programmé pour interrompre ses captures d'ondes chaque fois
que le sujet repassait àune activité de veille ou de sommeil autre
que paradoxal. Sur de nombreuses tranches, l'image était extrêmement
brouillée et Thomas se demandait si c'était parce que la
technologie d'enregistrement en était à ses balbutiements, parce
qu'on rêve parfois, sans s'en souvenir, de bouillies de couleurs et
de bruits ou parce qu'il s'agissait de rêves évoquant d'autres
sensations, comme des contacts ou des saveurs, que l'appareil ne
savait pas retransmettre. Il eut ainsi le loisir de se demander aussi
pourquoi le grand public n'avait pas entendu parler de cette
invention qui serait très appréciée des psychothérapeutes, des
artistes... Il dut cependant mettre ses questions de côté pour plus
tard : des images et des son devenaient plus précis.
Il
vit un demi-individu : un individu dont il manquait une moitié
(le côté gauche). Ce personnage étrange tournait en rond dans une
cage. Il ne se passait rien d'autre.
Il
vit des tas de petits rêves rappelant des éléments de son enfance,
des objets ordinaires mais disproportionnés, beaucoup trop grands,
incompréhensibles.
Il
vit des scènes en vue subjective, des micro-événements érotiques
sans autre intérêt a priori, qu'il allait couper.
Il
vit une créature jaune, avec une chevelure brune, qui voulait
absolument se coller contre lui et lui tenir trop chaud, comme une
grosse couverture de fourrure.
Il
vit comme un extrait de film d'action, où il courait, poursuivi par
il ne savait pas quoi, sous une pluie battante, il se réfugiait dans
une poubelle mais elle était vide et percée au fond, et depuis le
trou il chutait sans jamais atteindre un terrain solide quitte à en
mourir, mais ça ne durait pas très longtemps, le rêve se lassait
de lui-même.
Tout
ça et quelques autres petites histoires courtes alternaient avec
d'autres images floues et illisibles.
Lorsqu'il
eut atteint la fin, il marqua une pause. D'accord, ça allait, il
tenait le coup. En fait c'était presque amusant. Oui, presque.
Crispant aussi.
Il
prit un chewing-gum de sa poche et se remit « au travail ».
Effectivement,
supprimer des rêves s'avérait très simple. Il pensa à Lewis
Carroll et quelques autres fous-fous comme Freud :
qu'auraient-ils pensé d'un tel acte, jeter son propre imaginaire aux
oubliettes pour ne jamais, au grand jamais, le révéler à
d'autres ?
Ce
faisant, il regardait l'horodatage, pour se rendre compte de la
quantité d'information qu'il retranchait, lui, le « Valet
d'Epée », avec sa rapière électronique. Globalement, il
retirait la moitié à peu près des quatre-vingt-dix minutes
d'enregistrement.
Quelque
chose toutefois le tracassait sans qu'il puisse mettre de mots
dessus. Il passa et repassa à grande vitesse ce qui restait de
données. Il y avait une anomalie. Mais même si le contenu des rêves
restants semblait prometteur quant à la symbolique ou même quant
aux faits explicitement exposés, ce n'était pas ça.
Il
chercha vers la fin. Il trouva. Il y avait un rêve daté de la
veille, vendredi, à un moment du soir où il n'était pas en train
de dormir, mais d'écrire, et ça il en était tout à fait certain.

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