6.3.12

Eléphanthôme - 31


Et hop. Thomas l'éléphanthôme se retrouvait seul face à ses spectres. C'est du moins ce qu'il se dit, tout bas, au fond de son esprit.
Les consignes étaient simples et il les suivit avec une certaine placidité. Le professeur Vannakken avait raison : les « plages » de rêve étaient courtes. L'attrape-rêve était programmé pour interrompre ses captures d'ondes chaque fois que le sujet repassait àune activité de veille ou de sommeil autre que paradoxal. Sur de nombreuses tranches, l'image était extrêmement brouillée et Thomas se demandait si c'était parce que la technologie d'enregistrement en était à ses balbutiements, parce qu'on rêve parfois, sans s'en souvenir, de bouillies de couleurs et de bruits ou parce qu'il s'agissait de rêves évoquant d'autres sensations, comme des contacts ou des saveurs, que l'appareil ne savait pas retransmettre. Il eut ainsi le loisir de se demander aussi pourquoi le grand public n'avait pas entendu parler de cette invention qui serait très appréciée des psychothérapeutes, des artistes... Il dut cependant mettre ses questions de côté pour plus tard : des images et des son devenaient plus précis.

Il vit un demi-individu : un individu dont il manquait une moitié (le côté gauche). Ce personnage étrange tournait en rond dans une cage. Il ne se passait rien d'autre.
Il vit des tas de petits rêves rappelant des éléments de son enfance, des objets ordinaires mais disproportionnés, beaucoup trop grands, incompréhensibles.
Il vit des scènes en vue subjective, des micro-événements érotiques sans autre intérêt a priori, qu'il allait couper.
Il vit une créature jaune, avec une chevelure brune, qui voulait absolument se coller contre lui et lui tenir trop chaud, comme une grosse couverture de fourrure.
Il vit comme un extrait de film d'action, où il courait, poursuivi par il ne savait pas quoi, sous une pluie battante, il se réfugiait dans une poubelle mais elle était vide et percée au fond, et depuis le trou il chutait sans jamais atteindre un terrain solide quitte à en mourir, mais ça ne durait pas très longtemps, le rêve se lassait de lui-même.
Tout ça et quelques autres petites histoires courtes alternaient avec d'autres images floues et illisibles.

Lorsqu'il eut atteint la fin, il marqua une pause. D'accord, ça allait, il tenait le coup. En fait c'était presque amusant. Oui, presque. Crispant aussi.
Il prit un chewing-gum de sa poche et se remit « au travail ».

Effectivement, supprimer des rêves s'avérait très simple. Il pensa à Lewis Carroll et quelques autres fous-fous comme Freud : qu'auraient-ils pensé d'un tel acte, jeter son propre imaginaire aux oubliettes pour ne jamais, au grand jamais, le révéler à d'autres ?
Ce faisant, il regardait l'horodatage, pour se rendre compte de la quantité d'information qu'il retranchait, lui, le « Valet d'Epée », avec sa rapière électronique. Globalement, il retirait la moitié à peu près des quatre-vingt-dix minutes d'enregistrement.
Quelque chose toutefois le tracassait sans qu'il puisse mettre de mots dessus. Il passa et repassa à grande vitesse ce qui restait de données. Il y avait une anomalie. Mais même si le contenu des rêves restants semblait prometteur quant à la symbolique ou même quant aux faits explicitement exposés, ce n'était pas ça.
Il chercha vers la fin. Il trouva. Il y avait un rêve daté de la veille, vendredi, à un moment du soir où il n'était pas en train de dormir, mais d'écrire, et ça il en était tout à fait certain.

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