Écrire, c'était un acte libérateur pour lui, certes, mais il voulait surtout le faire pour la zébusphère.
La dernière fois qu'il avait pris ses souvenirs à bras-le-corps, elle lui avait fait passer un message par l'intermédiaire d'un rêve enregistré dans le dreamcatcher, comme pour le remercier ou l'encourager à poursuivre. Lui, il avait voulu interpréter, il avait d'ailleurs réussi, mais il n'avait pas voulu affronter le fond du problème, la douleur d'une partie de sa propre personne.
Cette fois-ci, même si cela devait le déchirer de revivre l'incident de parcours de son enfance - ce documentaire vu sans recul - il se disait qu'il n'avait pas le choix. Il ne s'agissait pas de faire répondre la zébusphère : il s'agissait de lui parler, enfin. Auprès du professeur, il avait bien saisi que les mots étaient ici de peu d'assistance. Mais ce n'était pas en mots qu'il allait communiquer. Il savait que pendant qu'il écrivait, des émotions se liaient et se déliaient dans son cerveau. C'était là le langage commun. Il ne voulait même pas se demander comment il saurait que le message était passé. Il prit un paquet de feuilles, et rédigea d'une traite une sorte de compte rendu du dimanche 17 août 1997 après-midi.
Cela ressembla d'abord à un procès-verbal, froid, net et précis, enchaînant les micro-événements survenus vingt ans auparavant. Il ne savait même pas comment autant de détails pouvaient reprendre forme d'un coup. Il se voyait, debout le pouce dans la bouche, observer ces horreurs sans bouger, happé par l'envie que ce soit juste un cauchemar.
Mais comme ce n'en était pas un, il n'alla pas demander à sa mère un petit câlin réconfortant. Comme il était un enfant très protégé, paradoxalement dans son impression d'assister à quelque chose qu'il n'avait pas le droit de voir, pour son propre bien, il se sentait coupable d'avoir contrevenu à des règles. Donc il ne devait pas faire savoir sa faute et son erreur, il devait trouver la solution tout seul.
Tout cela, pour lui, ce n'était pas des mots à l'époque, il l'avait vécu muettement même jusqu'au fond de sa tête. Non, c'était un agglomérat de gêne, de peur, de honte. Il avait réagi presque uniquement sur le plan émotionnel et cela l'avait conduit à un comportement d'automate. Étonnant.
Pourquoi alors confier ses peluches à Philomène ? Le Thomas jeune adulte ne vit qu'une réponse : elle, il faudrait la protéger à tout prix, qu'elle puisse profiter le plus longtemps, c'est-à-dire : sans savoir. C'était fichu pour lui, mais pas pour elle. Et ses peluches avaient un lien avec le drame, elles étaient le revers lumineux d'une médaille à dos très noir. Et puis c'étaient des animaux qui ne risquaient absolument rien, eux, dans le cocon familial, comme ne risquait rien leur chien Hector ou bien la grande plante verte que leur mère arrosait bien amoureusement en chantonnant.
Thomas reposa son stylo. Cela faisait une heure qu'il écrivait d'une traite. Il avait laissé s'égrener les éléments concrets, puis divaguer son esprit désireux de comprendre. Il se redressa dans son fauteuil de bureau, regarda le plafond où aucune réponse supplémentaire ne l'attendait, et se dit qu'il fallait réfléchir à la suite : arrêter le traitement, accepter l'hypnose ? Continuer le traitement ET accepter l'hypnose ?
Il y avait une histoire de corde qui traînait dans son crâne, pas quelque chose de lugubre, non, une histoire de corde seulement. Il regarda de nouveau ses notes, griffonna une ligne qui bouclait plusieurs fois sur elle-même.
Cela lui revint : la phrase de Tove, sur une corde qu'on veut préserver et sur laquelle on veut défaire un nœud. « Il ne faut ni serrer, ni s'agiter, ni couper. Il faut trouver un autre moyen. » Serrer, c'était prendre le comprimé. S'agiter, aux yeux de Thomas, c'était essayer l'hypnose, c'était parler en vain à une instance qui ne comprenait pas les mots. Couper, c'était... c'était des tas de choses indésirables, non : il n'était pas suicidaire. L'autre moyen, c'était de huiler la corde, la rendre plus glissante.
Quel serait l'équivalent de « mettre de l'huile » ?

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