22.3.12

Eléphanthôme - 45

Il devenait de semaine en semaine plus aigre, sarcastique.
Un matin, il se disputa avec Lina.
Elle assistait à son évolution depuis le début en percevant très finement ce qui se remuait en lui. Elle admirait la démarche qu'il avait adoptée. Elle respectait son choix ; à sa place, elle en aurait fait un autre mais elle considérait qu'il vivait son expérience et en apprendrait beaucoup. Pour autant elle ne mâchait pas ses mots quand il s'agissait de lui signaler qu'il dépassait les bornes de l'auto-apitoiement. Cela arrivait d'ailleurs assez rarement quand ils se voyaient.
Mais c'était arrivé ce matin-là, le mardi quatorze novembre. Thomas avait très mal réagi à une petite remarque, peut-être en partie parce qu'il était presque en retard pour son travail.
En arrivant à la librairie, il était énervé. Il allait devoir prendre en charge énormément de tâches de toutes sortes. Une collègue était souffrante et ne viendrait pas, il y avait beaucoup de ventes en cette fin de période des prix littéraires, il fallait préparer Noël... En même temps, se dit-il en ouvrant la boutique, il n'allait pas s'ennuyer.
- Tiens, se dit-il aussi, en refermant la porte derrière lui, je me rappelle que dans une autre vie je disais qu'avec mes parasites je ne pouvais jamais m'ennuyer...
Il se sentit entre deux chaises, dans un sentiment de malaise, presque de culpabilité. Mais la gérante et une autre collègue arrivèrent tôt ensuite et la matinée passa à toute vitesse.
Pendant ses trois quarts d'heure de pause-repas il déjeuna sur le pouce et, son badge enlevé, déambula dans les rayonnages d'art et loisirs de la librairie tout en ressassant la dispute avec Lina. À froid, il dut admettre qu'elle avait raison de lui mettre le nez sur cette espèce de morosité qui semblait aller avec le cachet journalier. Tove ne lui avait pourtant pas parlé de ça. Le professeur devait avoir touché juste, finalement, à propos de la zébu... de l'anomalie qui lui faisait sentir sa propre gêne. Peut-être aussi qu'il avait juste besoin de s'habituer à une vie quotidienne sans hallucinations : il fallait peut-être une période de transition, avec une inévitable sensation de manque. En tout cas, Lina faisait vraiment bien d'exiger qu'il arrête de chantonner "I'm a poor lonesome cobaye" en prenant son médicament, parce qu'aucun des trois mots n'était pertinent!
Il tomba sur un exemplaire du livre d'art africain qu'il avait rendu le mois précédent à la bibliothèque sans même l'avoir lu. Il travaillait surtout dans le secteur littérature de la librairie et connaissait moins la zone des "beaux livres". Tout près, il y avait également le catalogue de l'étonnante exposition du musée Deppar qu'il avait visitée avec circonspection. "Le passé me poursuit, décidément!", se dit-il, mais aussitôt il se secoua mentalement : penser ainsi n'était pas très constructif.
De fil en aiguille il se retrouva devant les manuels pour collectionneurs : les plus belles voitures anciennes, l'Argus des timbres européens, la porcelaine de Saxe... et une énorme somme sur les jouets du vingtième siècle.
Il céda à la tentation. Il ouvrit l'exemplaire de démonstration. Le livre était tout neuf, ce devait être un arrivage récent en prévision de Noël, qui se préparait de plus en plus tôt dans les commerces. Il fit un joli bruit de craquement en s'ouvrant, suivi du "flop" majestueux d'un paquet de pages toutes fraîches qu'on tourne en masse pour commencer le feuilletage. Il propageait l'odeur de l'encre et du papier glacé. Un régal! Thomas arriva assez rapidement au chapitre des peluches et des poupées.
Et là, dans une photo de groupe très mise en scène, parmi une dizaine de modèles d'animaux africains variés, il voyait son lion et son hippopotame. La légende indiquait : "Peluches ANTARES FOR LIFE, 1994".

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