18.3.12

Eléphanthôme - 41

Par égard pour Lina, et avec son aide, Thomas ne mit pas longtemps à se calmer. Ils se firent un petit dîner tout tranquille et Thomas convint de bonne grâce qu'ils avaient passé, somme toute, une bonne journée. Il convint également qu'il commençait à bien comprendre ce qui se passait dans sa tête et même qu'il avait accompli en une semaine le chemin qu'il avait besoin de parcourir depuis vingt ans. Et que voir une antilope ne l'empêchait pas de profiter de la vie. Matthieu, qui allait effectivement tâcher d'en sauver, des vies, était bien placé pour le lui rappeler.
Lina, qui en avait manifestement vu d'autres, n'était pas le moins du monde rebutée par le désarroi et la rage de son nouveau copain. Même s'ils n'en parlaient pas, ils avaient tous deux joyeusement conscience de l'étrange alchimie qui s'était déclenchée entre eux : une relation nouée rapidement, sans malaise. Thomas regrettait seulement d'en savoir encore si peu sur Lina.
La nuit fut douce et le matin aussi.

Thomas reçut d'ailleurs dès huit heures une proposition de rendez-vous pour un entretien d'embauche au CNLIE, le Centre national du Livre et de l'Industrie de l'Ecrit, pour le lendemain mardi à dix heures. L'intitulé du poste était « secrétaire administratif » et le contrat porterait sur six mois. Ce n'était pas vraiment ce qu'il espérait, mais il était si difficile de décrocher un emploi dans le domaine littéraire qu'il voulait bien tenter sa chance... Il espérait simplement qu'aucun crocodile, aucune girafe, aucune hyène ne se manifesterait pile quand il ferait face au recruteur.

Comme l'autre fois, mais beaucoup plus tôt, Lina s'en alla pour aller travailler. Thomas appela le centre de recherche du professeur Vannakken. Tove décrocha : Thomas pourrait voir le professeur une heure plus tard. Celui-ci avait un créneau libre et de toute façon il avait dit qu'il avait besoin de voir Thomas. Tove allait donc le contacter de toute façon.

C'est ainsi qu'à onze heures Thomas retrouvait son nouveau mentor.
Celui-ci était assez enthousiaste. Il expliqua qu'il avait reprit toutes les données disponibles récoltées à partir de Jojo, à partir de la Big Boxss, à partir de ce qu'ils avaient vu ensemble deux jours auparavant, à partir du témoignage de Thomas lui-même et à partir de ses propres connaissances professionnelles. Thomas lui parla de ses peluches, et ceci conforta le professeur dans son diagnostic.
Voici en substance ce qu'il exposa à Thomas, en admettant qu'il s'agissait d'hypothèses, mais sûres à quatre-vingt-cinq pour cent, peut-être même plus :

La zébusphère existait dans le cerveau de Thomas depuis la formation de celui-ci, elle en était effectivement une zone à peu près comme une autre, mais rattachée directement à ses organes sensoriels, en circuit « parallèle » par rapport au circuit classique. Il s'agissait d'une zone liée aux émotions non verbalisées, utilisant la mémoire centrale du cerveau mais spécialisée à l'extrême sur le thème des animaux africains. Pourquoi ce thème ? Cela était sans doute dû à une sorte de crispation pendant l'enfance, sur un événement particulier. La zébusphère était une aire nerveuse très rudimentaire et elle s'en tenait à ce qu'elle avait classé depuis très longtemps dans la catégorie « animaux de l'Afrique », en faisant appel accesoirement à l'image du sorcier, à la broussse, aux stéréotypes découverts par le petit Thomas dans les albums, les films pour enfants.
Or donc, la zébusphère dormait parfois, un peu comme chez un dauphin il y a un hémisphère qui dort pendant que l'autre est en éveil. Avec le cerveau de Thomas c'était moins synchronisé et moins systématique. En tout cas la zébusphère suivait son propre rythme. Lorsqu'elle dormait et qu'elle rêvait, alors si Thomas était éveillé, il hallucinait, c'est-à-dire superposait le rêve de la zébusphère à la réalité perçue. Ces hallucinations restaient toujours dans le même registre africain puisque même en rêve la zébusphère n'en admettait pas d'autre. Quand elle était en éveil, elle observait les sensations de Thomas. Il semblait évident que le monde de Thomas ne lui plaisait pas du tout et qu'elle le lui avait fait savoir via l'image du monde machiniste en plein Vacarme.
Enfin, lorsque Thomas s'était installé pour écrire ce qu'il vivait, la zébusphère s'était pour une fois sentie un peu apaisée et lui avait envoyé une forme de pensée primitive, sans mots mais avec des images, une façon de lui dire « Merci de me prêter attention, si tu veux tout comprendre cherche [la chose rouge] », sachant que le mot Antarès était quelque part dans la mémoire de Thomas et que celui-ci ferait le lien automatiquement.
Autre chose : si la zébusphère s'était « retenue » de rêver et donc de donner des hallucinations pendant la période du dreamcatcher, c'était que cette petite chose nerveuse, malgré tout assez consciente de ce qui se passait autour de Thomas, ne voulait pas être espionnée pendant ses « sommeils » alors elle n'avait pas dormi pendant tout ce temps. Le rêve éveillé de Thomas était une façon camouflée de communiquer avec lui. Mais le dreamcatcher avait été plus forte qu'elle et avait même capté ce demi-rêve de Thomas, moitié rêve moitié pensée en image de la zébusphère.

Thomas était toute ouïe. Le professeur exposait tout cela avec une certaine assurance et cela l'aidait à assimiler les divers éléments nouveaux. Il se dit que Matthieu avait eu raison samedi soir.
Là-dessus il reçut un message dudit Matthieu :
« Salut Éléphanthôme, nous sommes enfin arrivés au Kenya ! Désolé pour hier soir : j'ai retrouvé Rapha et tout s'est bien enchaîné. Oublie ce que j'ai dit, ce que tu vis est important. Au fait, durant le trajet j'ai eu le temps de réfléchir : Antarès est une marque de jouets. Elle n'existe plus mais on en trouve encore pas mal en Afrique de l'Ouest. Elle a été créée pour financer la lutte contre l'extinction des espèces animales africaines. Je pense que cette info a un lien avec toi. Prends soin de toi. Raphaëlle t'embrasse et je te dis bonne chance. A plus ! Matthieu, le soupe-au-lait. »

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