Par
égard pour Lina, et avec son aide, Thomas ne mit pas longtemps à se
calmer. Ils se firent un petit dîner tout tranquille et Thomas
convint de bonne grâce qu'ils avaient passé, somme toute, une bonne
journée. Il convint également qu'il commençait à bien comprendre
ce qui se passait dans sa tête et même qu'il avait accompli en une
semaine le chemin qu'il avait besoin de parcourir depuis vingt ans.
Et que voir une antilope ne l'empêchait pas de profiter de la vie.
Matthieu, qui allait effectivement tâcher d'en sauver, des vies,
était bien placé pour le lui rappeler.
Lina,
qui en avait manifestement vu d'autres, n'était pas le moins du
monde rebutée par le désarroi et la rage de son nouveau copain.
Même s'ils n'en parlaient pas, ils avaient tous deux joyeusement
conscience de l'étrange alchimie qui s'était déclenchée entre
eux : une relation nouée rapidement, sans malaise. Thomas
regrettait seulement d'en savoir encore si peu sur Lina.
La
nuit fut douce et le matin aussi.
Thomas
reçut d'ailleurs dès huit heures une proposition de rendez-vous
pour un entretien d'embauche au CNLIE, le Centre national du Livre et
de l'Industrie de l'Ecrit, pour le lendemain mardi à dix heures.
L'intitulé du poste était « secrétaire administratif »
et le contrat porterait sur six mois. Ce n'était pas vraiment ce
qu'il espérait, mais il était si difficile de décrocher un emploi
dans le domaine littéraire qu'il voulait bien tenter sa chance... Il
espérait simplement qu'aucun crocodile, aucune girafe, aucune hyène
ne se manifesterait pile quand il ferait face au recruteur.
Comme
l'autre fois, mais beaucoup plus tôt, Lina s'en alla pour aller
travailler. Thomas appela le centre de recherche du professeur
Vannakken. Tove décrocha : Thomas pourrait voir le professeur
une heure plus tard. Celui-ci avait un créneau libre et de toute
façon il avait dit qu'il avait besoin de voir Thomas. Tove allait
donc le contacter de toute façon.
C'est
ainsi qu'à onze heures Thomas retrouvait son nouveau mentor.
Celui-ci
était assez enthousiaste. Il expliqua qu'il avait reprit toutes les
données disponibles récoltées à partir de Jojo, à partir de la
Big Boxss, à partir de ce qu'ils avaient vu ensemble deux jours
auparavant, à partir du témoignage de Thomas lui-même et à partir
de ses propres connaissances professionnelles. Thomas lui parla de
ses peluches, et ceci conforta le professeur dans son diagnostic.
Voici
en substance ce qu'il exposa à Thomas, en admettant qu'il s'agissait
d'hypothèses, mais sûres à quatre-vingt-cinq pour cent, peut-être
même plus :
La
zébusphère existait dans le cerveau de Thomas depuis la formation
de celui-ci, elle en était effectivement une zone à peu près comme
une autre, mais rattachée directement à ses organes sensoriels, en
circuit « parallèle » par rapport au circuit classique.
Il s'agissait d'une zone liée aux émotions non verbalisées,
utilisant la mémoire centrale du cerveau mais spécialisée à
l'extrême sur le thème des animaux africains. Pourquoi ce thème ?
Cela était sans doute dû à une sorte de crispation pendant
l'enfance, sur un événement particulier. La zébusphère était une
aire nerveuse très rudimentaire et elle s'en tenait à ce qu'elle
avait classé depuis très longtemps dans la catégorie « animaux
de l'Afrique », en faisant appel accesoirement à l'image du
sorcier, à la broussse, aux stéréotypes découverts par le petit
Thomas dans les albums, les films pour enfants.
Or
donc, la zébusphère dormait parfois, un peu comme chez un dauphin
il y a un hémisphère qui dort pendant que l'autre est en éveil.
Avec le cerveau de Thomas c'était moins synchronisé et moins
systématique. En tout cas la zébusphère suivait son propre rythme.
Lorsqu'elle dormait et qu'elle rêvait, alors si Thomas était
éveillé, il hallucinait, c'est-à-dire superposait le rêve de la
zébusphère à la réalité perçue. Ces hallucinations restaient
toujours dans le même registre africain puisque même en rêve la
zébusphère n'en admettait pas d'autre. Quand elle était en éveil,
elle observait les sensations de Thomas. Il semblait évident que le
monde de Thomas ne lui plaisait pas du tout et qu'elle le lui avait
fait savoir via l'image du monde machiniste en plein Vacarme.
Enfin,
lorsque Thomas s'était installé pour écrire ce qu'il vivait, la
zébusphère s'était pour une fois sentie un peu apaisée et lui
avait envoyé une forme de pensée primitive, sans mots mais avec des
images, une façon de lui dire « Merci de me prêter attention,
si tu veux tout comprendre cherche [la chose rouge] », sachant
que le mot Antarès était quelque part dans la mémoire de Thomas et
que celui-ci ferait le lien automatiquement.
Autre
chose : si la zébusphère s'était « retenue » de
rêver et donc de donner des hallucinations pendant la période du
dreamcatcher, c'était que cette petite chose nerveuse, malgré tout
assez consciente de ce qui se passait autour de Thomas, ne voulait
pas être espionnée pendant ses « sommeils » alors elle
n'avait pas dormi pendant tout ce temps. Le rêve éveillé de Thomas
était une façon camouflée de communiquer avec lui. Mais le
dreamcatcher avait été plus forte qu'elle et avait même capté ce
demi-rêve de Thomas, moitié rêve moitié pensée en image de la
zébusphère.
Thomas
était toute ouïe. Le professeur exposait tout cela avec une
certaine assurance et cela l'aidait à assimiler les divers éléments
nouveaux. Il se dit que Matthieu avait eu raison samedi soir.
Là-dessus
il reçut un message dudit Matthieu :
« Salut
Éléphanthôme, nous sommes enfin arrivés au Kenya ! Désolé
pour hier soir : j'ai retrouvé Rapha et tout s'est bien
enchaîné. Oublie ce que j'ai dit, ce que tu vis est important. Au
fait, durant le trajet j'ai eu le temps de réfléchir : Antarès
est une marque de jouets. Elle n'existe plus mais on en trouve encore
pas mal en Afrique de l'Ouest. Elle a été créée pour financer la
lutte contre l'extinction des espèces animales africaines. Je pense
que cette info a un lien avec toi. Prends soin de toi. Raphaëlle
t'embrasse et je te dis bonne chance. A plus ! Matthieu, le
soupe-au-lait. »

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