Il dîna tard, reprit son écriture, et lorsque tout fut dit se coucha et dormit comme une masse, sans lire ses messages, sans surfer comme il en avait l'habitude.
Le lendemain il était ponctuel au rendez-vous avec le professeur Vannakken, qui lui ouvrit la porte lui-même, étant seul dans le centre.
Thomas avait failli oublier de rapporter l'attrape-rêve tellement il s'était habitué à sa présence.
Le professeur le fit s'asseoir, lui proposa du thé bien chaud, qu'il refusa, et lui demanda alors qu'il sortait le dispositif de sa boîte :
- Alors, comment s'est passée la cohabitation ?
- Avec le dreamcatcher ? Bien, très bien, j'ai même fini par oublier qu'il était là.
- Mais c'est formidable, ça. J'avais peur que son aspect étrange vous embarrasse.
- Non, ça va. Je ne dis pas que je le garderais pour le plaisir des yeux, mais ça a été. Maintenant, demanda-t-il en souriant à moitié, voulez-vous me dire à quoi il sert vraiment ?
Bien sûr. Mais si je vous l'avais dit avant, cela vous aurait influencé. En plus je suppose que vous n'auriez pas été d'accord.
- Ah. C'était bien une sorte d'espion, alors ?
- Eh oui. Je ne pense pas que parmi mes nombreuses qualités, Raphaëlle Lestac vous ait cité l'honnêteté... J'estime qu'il y a des situations où, pour le bien des gens, il ne faut pas dévoiler toutes les ficelles du métier.
- Mouais... Cela dit, nous avions clairement considéré que je n'étais pas dupe. Nous étions juste dans l'implicite.
- C'est cela. Et lorsque vous avez rempli et validé les formulaires, mercredi dernier, vous avez accepté l'idée de, je cite « faire l'objet d'opérations d'enregistrement de données physiologiques et biométriques décidées par le responsable de l'analyse et du traitement, jusqu'à la rupture du présent contrat selon l'article trois alinéa deux », sans plus de précisions sur qui, comment, quand.
- Oui oui oui. Je l'avais bien lu, en effet. Mais de quoi s'agissait-il cette fois ?
- L'attrape-rêve, qui est d'une sensibilité exceptionnelle, a enregistré de très fines manifestations électro-magnétiques émises par votre cerveau, un peu comme Jojo mais il est spécialisé dans les ondes qui émanent de vos périodes de rêve.
- Vous avez enregistré mes rêves ? Thomas était sidéré.
- Non, ce n'est pas exactement cela. En revanche, grâce à cet appareil, il est possible de restituer, de façon un peu floue et laborieuse, tous les rêves que vous avez faits depuis mercredi.
- Ah mais là je ne suis pas d'accord : c'est vraiment trop intime. Remarquez, je ne me rappelle aucun rêve de cette période, j'ai dormi profondément.
- Et ça, c'est peut-être dû à l'attrape-rêve, à condition cette fois de croire en son pouvoir magique. Mais tout le monde rêve quand il dort au moins une heure et demie. Pour ce qui est de la restitution et de l'intimité de vos rêves, c'est pour cela que vous êtes là. À la fois parce que cette restitution ne peut pas se faire en votre absence, pour des raisons pratiques, et à la fois parce qu'il est hors de question que vous me laissiez voir quelque chose de votre imaginaire onirique sans votre accord préalable. Vous pouvez relire le contrat : autant on peut mesurer ce qu'on veut, autant on ne peut pas « consulter » les propos, actions, sensations du patient sans son accord. Et un rêve s'inscrit dans ce cadre. Je vous laisserai donc seul dans le bureau où vous ferez la restitution, qui ne sera pas très longue, je vous rassure. Vous visualiserez tout, si vous voulez bien, pendant que l'appareil enregistrera l'ensemble et l'horodatera. Ensuite, vous reprendrez le « film », et vous en retrancherez tout ce qui vous gêne, tout ce que vous estimez devoir échapper à mon attention. Voici une attestation, signée par moi, où je jure que les chutes sont supprimées à mesure que vous décidez de les effacer, et qu'aucune copie n'est faite. Si vous effacez, il n'y aura pas de recours pour récupérer les données. Vous pouvez même décider de tout effacer, je comprendrai. Il fit glisser le papier sur le bureau vers Thomas, qui le prit, un peu gêné, un peu reconnaissant.
- Bon, d'accord, c'est bien pensé, je vous remercie. On commence quand ?
- C'est une opération informatique que je peux préparer très vite. Vous avez du temps devant vous ?
- Oh oui, c'est comme vous voulez.
- Bon, j'imagine qu'il faut compter environ deux heures et on peut commencer dans cinq minutes. Thomas hocha la tête. Mais visualiser ses rêves peut s'avérer assez perturbant. Vous aurez près de vous un bouton d'appel si vous vous sentez mal, et j'accourrai si vous appuyez dessus. De même, je vous garderai sous monitoring donc je verrai si votre coeur s'emballe, par exemple, mais ça n'a aucun lien avec l'enregistrement, c'est un circuit informatique totalement différent. Thomas hocha encore la tête.
Dreamcatcher en main, le professeur conduisit Thomas jusqu'à une petite pièce nue, avec une table carrée au centre, une chaise, un appareil muni d'un écran et prolongé par des électrodes, et au sol un autre appareil avec d'autres filaments et connecté à un prise réseau au mur, pour la surveillance médicale. Il attacha chaque électrode et chaque détecteur sur Thomas. Il brancha le dreamcatcher à l'appareil de visualisation. Puis il expliqua la marche à suivre : après la première visualisation de l'ensemble, il invitait Thomas à revoir tout ce film étape par étape et à utiliser un clavier muni de quelques touches seulement, pour le ralenti, le retour en arrière, l'effacement... bref les fonctions essentielles d'une console de montage. Il expliqua en partant :
- Quand vous appuierez pour la première fois sur « lecture », l'attrape-rêve va commencer à envoyer ses données. L'appareil va d'une part les réactiver dans votre cerveau via ces électrodes, c'est là que les rêves vont reprendre, de façon un peu grossière, leur forme d'origine : pour l'instant nous manquons de précision mais c'est suffisant. D'autre part, via d'autres électrodes, nous renvoyons ce que voit votre cerveau sur cet écran, et les informations sont enregistrées sur un support unique ici, hors réseau. Là encore il y a une assez grande déperdition de résolution.
- Je comprends.
-Cela finira par un écran noir, et l'horodatage vous indiquera, si tout va bien, que vous en êtes à ce matin. Vous presserez le bouton « stop », vous rembobinerez...
- Pardon ?
- Euh oui, vous utiliserez le bouton « retour rapide », je veux dire, et quand vous serez prêt, vous repasserez en « lecture » pour opérer les coupes de votre choix.
- D'accord.
- Et là, ce gros bouton rouge, c'est pour m'appeler. OK ?
- Okaïe.
- Donc il faut me laisser une minute le temps que j'aille dans la pièce d'à-côté.
- Et hop.
- Et hop.
4.3.12
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