27.3.12

Eléphanthôme - 50

Même si Thomas s'était opposé à la proposition du professeur Vannakken, il n'en respectait pas moins son avis professionnel et ses qualités personnelles. Aussi fut-il assez soulagé quand vint l'heure de son rendez-vous du vendredi matin, soit trois jours après qu'il avait ouvert le livre sur les jouets de collection. Il avait quartier libre tous les vendredis.
D'abord Tove, puis le professeur, eurent la même réaction et dirent presque exactement la même chose :
- Tiens ? Quelque chose a changé en vous, vous semblez fatigué mais plus détendu.
Lorsque ce fut le tour du professeur d'énoncer cette remarque, Thomas ne pu s'empêcher de s’esclaffer.
- C'est tout à fait ça, professeur, et je ris parce que votre soeur m'a dit pareil.
- C'est que ça saute aux yeux, jeune homme ! Allez, entrez, ne restez pas entre deux portes, je veux tout savoir. Enfin, si ça concerne notre affaire.
- Oui, ça la concerne, en effet.
Et Thomas de raconter sa découverte finale et son changement de cap. Le professeur était très heureux, et même très ému.
- Vous avez beaucoup avancé, Thomas, c'est formidable.
- C'est sûr, mais je ne sais pas comment m'y prendre. Ai-je bien fait d'arrêter le médicament ? Depuis trois jours le safarêve n'est pas revenu.
- Pour ça, il y a plusieurs explications possibles. Par exemple, il faut que la molécule quitte complètement votre corps. Vous n'avez pas eu trop de désagréments ? Des nausées ?
- J'ai eu un peu le tournis mercredi, et hier c'était déjà moins fort. Aujourd'hui non.
- Bon, ça se présente bien. Il est aussi possible que la zébusphère veuille vous laisser tranquille et se retienne de dormir volontairement en journée.
- Vous croyez vraiment qu'elle est autonome à ce point ?
- C'est vrai que ça demanderait beaucoup de volonté de sa part. Elle l'a déjà fait, remarquez.
- Elle avait peur, d'une certaine façon elle se cachait. Là a priori, je l'ai plutôt apaisée. Un peu.
- Moui. Une autre possibilité encore, et je repense en cela aux mésaventures de ma soeur, c'est qu'elle a tout simplement pris ses habitudes, elle s'est réglée sur votre cycle de sommeil puisqu'elle a été contrainte de s'y plier pendant quatre, cinq semaines.
- Ah oui.
- Il se peut que ça revienne tout de même. Vous êtes prêt à affronter de nouveau les rêves éveillés, les girafes, les odeurs de bêtes sauvages, les cris impromptus ?
- Justement, oui, je suis prêt mais je voudrais aussi, et toujours, qu'elle se déconnecte de cette obsession. C'est bien une obsession, n'est-ce pas ?
- Oui, ça m'en a tout l'air.
- Que prescrit-on aux personnes obsessionnelles ?
- Oh, il y a toutes sortes de cocktails de médicaments, mais si c'est pour vous rendre malade... Et puis comme nous l'avons déjà dit, ce n'est pas entièrement vous, mais juste une petite part de vous qui souffre.
- Donc ?
- Donc dès que vous le pourrez, je vous emmènerai en Afrique, voilà ce qu'il faut faire.
Thomas le regarda stupéfait.
- Pardon ?
- Oui, je sais, c'est par là que vous avez failli commencer.
- Un peu, oui ! C'est juste à cause d'une grève et de rencontres successives que j'ai abandonné mon projet de voyage. Alors j'aurais dû y aller ?
- Non, non, du moins ça n'aurait pas pu fonctionner. Il fallait que vous ayez accompli tout ce parcours, toute cette enquête. Sinon vous seriez resté en dehors de votre voyage malgré toute votre bonne volonté.
- Oui, je comprends. On part quand ?
- Tu tu tu. Le professeur regarda Thomas bien dans les yeux. Celui-ci rougit.
- Oui, bon. Je ne pourrai pas prendre de vacances avant janvier... ma patronne ne voudra jamais que je m'absente pendant la période des fêtes et il faut que je mette des sous de côté.
- Pour l'argent, oubliez, c'est l'Université qui régale. Mais il faut vous préparer, il y a des vaccins à faire, je veux dire : à refaire. Un visa... Il faut bien choisir le pays, eh. Et puis surtout il y a une préparation psychologique.
- Vous voulez que je voie un psy ?
- Oui, mais celui qui travaille avec le Centre : il saura vous soutenir, surtout si nous travaillons ensemble.
- Alors vous pensez que je serai prêt quand ?
- Je pense que vous serez prêt... disons probablement en mars. Cela vous ira ?
- Oui. Juste une dernière question.
- Oui ?
- Je peux emmener quelqu'un ?

Et voilà, c'était une bonne chose de faite. Il restait beaucoup d'autres formalités à remplir.
Thomas dut rencontrer le psychologue du Centre deux fois par semaine. Il accepta assez rapidement les séances d'hypnose avec lui. Contrairement à ce qu'il avait cru, il ne s'agissait pas de « parler » avec la zébusphère, mais de se mettre en phase avec elle.
Finalement, il comprit qu'il devait se comporter comme un aîné avec elle, comme si elle était un petit enfant capricieux. Cela prit un peu de temps mais progressivement il imposa sa force mentale d'adulte, gentiment, en apprenant à la zébusphère à le laisser tranquille quand il en avait besoin, et à jouer avec elle, avec son imagination débordante et son énergie.

Il écrivit beaucoup pendant cet hiver, pas seulement sa propre histoire, mais aussi des contes fantasques où il mélangeait des cultures différentes, ses connaissances de l'Asie et son Afrique fictive.
Lorsque vint le moment de sa fin de période d'essai, il apprit que sa patronne avait failli le licencier parce qu'il était très distrait et très morose, qu'il en venait même à se tromper complètement d'horaires sans jamais qu'on l'en avise, tellement était surprenante son irrégularité. Les collègues de Thomas l'avaient défendu parce qu'eux, qui le voyaient de plus près, sentaient en lui quelque chose qui allait évoluer. Ils l'avaient couvert en attendant qu'il aille mieux. Il avait de la chance d'avoir de tels collègues, mais cela venait du fait qu'il se montrait excellent dans le rapport avec la clientèle, et très serviable envers ses camarades. Une fois sa morosité dissipée, il avait eu un comportement exemplaire et s'était complètement amendé.
Thomas ne boudait pas sa chance. Il était heureux de devoir retarder son deuxième premier voyage en Afrique, parce que cela permettrait à Lina d'économiser assez pour l'accompagner.
En accord avec le psychologue, il se déclara prêt à partir seulement en mai, un peu plus tard ils s'arrêterent sur juin. Il prit contact avec Raphaëlle et Matthieu, et décida avec le professeur qu'il était d'autant plus simple pour eux d'aller au Kenya qu'il savait y trouver des amis. Des amis bien au fait de la situation, qui plus était.
Et tout du long de cet hiver et de ce début de printemps, ses relations se firent moins tendues avec la zébusphère. Lorsqu'il rêvait de l'Afrique, c'était en y mêlant des éléments de sa propre vie, de son propre environnement moderne. Peu à peu les deux sphères d'imagination inhérentes à Thomas, la petite et la grande, la spécialisée et la généraliste, commencèrent à entrer en résonance et à mieux travailler ensemble.

Nairobi était toute décorée quand ils arrivèrent. C'était le premier juin, le Madaraka Day, c'est-à-dire la fête de l'indépendance. Thomas trouva que c'était de bon augure.
Le séjour dura quinze jours. Le professeur avait apporté Jojo et le dreamcatcher et s'en servait à tour de rôle sur son patient : une nuit sur trois pour le dreamcatcher, trois minutes par jour avec Jojo. Thomas l'asticotait en lui demandant s'il y avait une version portable de la Big Boxss cachée dans sa valise.
Lina visita avec adoration Number Center, un lieu qui venait d'ouvrir dans une espèce de Silicon Valley surgie du sol rouge en quelques années et financée par la Chine et la Turquie. C'était une sorte de temple-musée consacré aux mathématiques, à la physique et à l'informatique. Elle était éblouie par l'avance scientifique qu'avait prise tout à coup ce pays, mais Matthieu et Raphaëlle purent la ramener à la réalité : quelque chose, comme souvent, ne s'était pas bien équilibré, et des gens continuaient d'endurer famine et maladie à l'autre bout du pays. Cela dit, ils le reconnaissaient, les conditions de vie s'amélioraient assez vite.
Matthieu emmena les emmena tous visiter une réserve. C'était ce qu'attendait Thomas.
Il put s'assurer par ses propres yeux, ô combien connectés à la zébusphère, que tout n'allait pas si mal dans la biosphère. Il sut qu'il voulait s'engager pour ce combat, il rencontra des militants, nota des foules d'informations. Il commença à écrire sur ce thème, cette fois-ci sur un ton documentaire.
Il décida qu'il écrirait aussi, plus tard, des livres pour enfants et adolescents, traitant à la fois de la vie animale et des êtres humains qui vivaient dans ces mêmes contrées, le plus humblement possible. Il lut enfin Le Lion de joseph Kessel, qu'il avait emporté pour l'occasion. Ce fut un grand choc pour lui.

Alors la zébusphère peu à peu s'effaça. Le safarêve, qui avait fini par revenir, plus doucement qu'avant, s'estompa. Éléphanthôme fut de moins en moins Éléphanthôme.

Quand Thomas revint en France, il n'était plus Éléphanthôme mais il ne s'en rendait pas encore compte.
Dans l'avion déjà, Lina lui avait dit :
- Bravo, Thomas, mais ne perds jamais ce qui était en toi depuis le début.
Thomas ne sut pas quoi répondre, à part hocher la tête.
Il reprit son travail à la librairie et la vie reprit, « normale ».

Dix jours après son retour, le professeur Vannakken le contacta et lui proposa un petit tour dans la Big Boxss, pour faire le point.
Thomas, se plia donc une dernière fois à l'épreuve de l'enfermement dans la merveilleuse boîte.
Le professeur Vannakken sembla ennuyé par le résultat.
Thomas le pressa de dire ce qui n'allait pas.
- Eh bien... Je ne sais pas si vous allez aimer ça. La zébusphère est toujours là. Mais maintenant elle est plus grande et elle se confond presque avec votre hémisphère droit. En même temps, ses contours sont devenus moins évidents, elle se fond en vous.
- Et ?...
- Et ?... C'est tout ce que vous trouvez à dire ? Mais vous souhaitiez vous en débarrasser !
- Professeur, elle est là, parce qu'elle est un peu moi. C'est grâce à vous que je le sais. Et elle a toujours été un peu moi. Et maintenant, je n'ai plus peur. Maintenant, j'agis.

Le professeur Vannakken publia sa recherche et elle aida plus tard à traiter efficacement ce qu'en d'autres temps on avait nommé un peu vite des « troubles de la personnalité ». Enfin on pouvait aider des gens, du moins ceux qui avaient une zébusphère, à faire connaissance avec eux-mêmes et à trouver la tranquillité. Malheureusement, le mot zébusphère n'entra pas dans le dictionnaire, on lui préféra une appellation compliquée, laide et sinistre.
Les livres de Thomas Lestac connurent un certain succès, inspirèrent des adolescents timides, des fillettes imaginatives et des adultes qui voulaient bien voir ailleurs s'ils n'y étaient pas.
Thomas Lestac lui-même vécut assez heureux et contribua à faire créer des réserves supplémentaires dans différents pays. Il obtint le Prix Wangari Maathai pour son action écologique. Bien sûr, il eut ses détracteurs, on l'accusa de ne pas faire ce qu'il fallait, d'être de mauvaise influence, d'être un néophyte complet et ingénu. Mais dans l'ensemble ce qu'on retint de lui était très positif. Ses enfants suivirent ses traces.

Il ne rêvait plus les rêves de la zébusphère, en tout cas il n'avait plus fait de rêve spécifique depuis trente ans environ, depuis son premier voyage à Nairobi, lorsqu'une nuit, sans que rien ne l'annonce il vit en songe la hutte du sorcier. Il entra dedans avec joie. Il retrouva la carte « XI » posée sur un tabouret. Il ressortit de la hutte et vit une belle femme nue aux cheveux bleus verser de l'eau dans un ruisseau et sur la terre voisine. Sauf pour les cheveux, c'était le sosie de Lina. Un oiseau-mouche butinait un buisson et au zénith brillait une énorme étoile rouge entourée de sept plus petites.
Quand il se réveilla, il en parla aussitôt à sa femme.
- Ça, mon Thomas, c'est l'Etoile, la lame XVII des tarots.
- L'Etoile ? Et qu'est-ce que ça veut dire ?
- Ça veut dire que tu n'as jamais perdu ce que tu étais. Maintenant dors. Dors, et rêve encore. Tu as le droit.

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