24.3.12

Eléphanthôme - 46

Dans le corps du texte, l'auteur ne consacrait finalement pas tant de place à l'entreprise française Antares for life. Il indiquait bien 1994 comme année de démarrage, et précisait que lorsqu'elle se trouva en difficulté en 2005 elle fut rachetée par une multinationale allemande. Comparée aux plus célèbres, sa production avait toujours été modeste. Elle n'avait existé que pour promouvoir et financer des actions écologiques. Son siège social fut au départ installé à Antananarivo, et c'était la seule raison pour laquelle elle s'appelait Antares, tout simplement. L'index des illustrations, à la fin du livre, renvoyait vers des pages web. Pour celle qui le concernait, il n'y en avait qu'une, qu'il nota, puis il reprit son travail.
Toute l'après-midi il pensa à sa trouvaille. Aussi se précipita-t-il sur son ordinateur dès son retour chez lui. L'adresse était celle d'un site web qui dressait la liste des cotes de jouets de collection sur le marché. Cela ne l'aidait pas spécialement. Il vit juste que la série de peluches Antares for life commençait en 1994 avec un lémurien noir et blanc, qu'il y avait aussi un gorille, un rhinocéros, une lionne, une famille de crocodiles, etc. Il ouvrit le placard où il avait rangé la corbeille de Philomène et en sortit le lion et l'hippopotame. Il n'avait pas besoin de la girafe puisqu'elle était d'une autre marque. Les étiquettes des deux peluches manquaient en grande partie. Pourtant elles avaient dû être solides comme sur tous les jouets de qualité. À bien y regarder, il constata qu'elles avaient été retirées, coupées maladroitement. Sur le lion il en restait encore environ trois millimètres, au ras de l'épaisse « fourrure ». On y voyait le début d'un A et en dessous le début d'un F. Thomas avait déjà compris qu'il s'agissait bien de cette marque, cela ne fit que le lui confirmer. Plus intéressant, au dos, il remarqua de fines lignes de texte en petits caractères, dont, tout en bas, « rg ». C'était un peu court, mais il fallait essayer.
Sur son ordinateur, il chercha l'expression « Antares for life ». Il ne trouva que d'autres pages de collectionneurs, de brocanteurs, sans autre information utile. Il essaya également de saisir l'adresse antaresforlife.org telle quelle, puis des variantes avec des points intermédiaires, des tirets, mais n'aboutissait qu'à l'horripilante erreur 404. Alors il se rappela l'astuce du professeur Vannakken, ouvrit le site des Archives du Web et y réessaya les formules d'adresse déjà testées. Il vit enfin une réponse après avoir saisi http://www.antares_for_life.org. Il s'agissait une liste de dates, étalées de 1997 à 2005. Chacune correspondait à une modification de page dans le site. Un très vague souvenir, une intuition à laquelle il accepta de se fier, le conduisit à cliquer sur une des rares dates de la fin 1997.
Il s'afficha la page d'accueil du site d'Antares tel qu'il était le huit décembre 1997. C'était une page très rudimentaire, à la fois assez vide et très peu sobre ! Cela dit, pour Thomas, l'esthétique ne comptait pas, il voulait juste l'explorer en quête de ce petit quelque chose qu'il sentait à portée et qui l'attendait depuis vingt ans. Au centre, trois photos de groupes de peluches trônaient sous le bandeau des rubriques du site, les classiques « Qui sommes-nous ? », « Actualités », « Catalogue », « Points de vente », « Liens » et « Mentions légales / Contacts ». Il cliqua sur « Actualités ». Il n'y avait qu'une seule information. Sur le fond orange, en gros caractères Verdana violets, se détachait le titre « On parle de nous dans les médias ». En dessous, une image très floue, une photo d'écran de télévision présentant une vue de savane et le titre « Des espèces à sauver » incrusté dessus. À côté, était écrit ceci :
« Diffusion dimanche 17 août à 16h30 sur France 3 du documentaire 'Des espèces à sauver' de J.-Cl. Flibot. Durée : 1 h.
Dans un récit sans concession ni exagération, le documentariste Jean-Claude Flibot ('Un sommet pour la Terre', Grand Prix du Festival FestiDoc de Marseille, 1993) montre l'ampleur du désastre qui affecte aujourd'hui la biosphère : le braconnage, la pollution, le tourisme de masse, les guerres détruisent chaque jour des pans entiers de l'avenir biologique de l'Afrique. J.-Cl. Flibot rend hommage à ceux qui comme les membres d'Antares for Life luttent au quotidien pour protéger les espèces animales en voie d'extinction.
Avec une remarquable intervention de notre présidente, Josiane Ferry-Verne. »

Voilà. C'était ça le point de départ.
Oui, il avait une « zébusphère » dans la tête. Elle aurait pu se spécialiser joyeusement dans le hockey sur glace, la couleur verte, la musique baroque allemande, la saveur du chocolat noir, le jeu de quilles... Une petite boule d'émotion qui ne demandait qu'à profiter de la vie.
Mais non, par hasard, parce qu'à quatre ans le petit Thomas avait regardé un bout d'émission de télé qu'il n'avait pas supporté, la zébusphère avait ancré son destin sur un traumatisme d'enfance.

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