19.3.12

Eléphanthôme – 42

Thomas désactiva son Armscreen.
- Professeur, je vous fais confiance, vous le savez, et ce que vous m'avez expliqué me paraît compliqué mais forcément juste. J'ai une question : d'où vient la zébusphère ? À quoi est-elle censée servir, à la base ?
- Ah! Là vous adoptez un point de vue déterministe comme lorsqu'on dit qu'un oiseau a des ailes pour pouvoir voler. Bon, à la limite on peut dire que les plumes ont poussé sur les membres des proto-oiseaux parce que sur ceux qui étaient ainsi équipés la régulation thermique, par effet d'éventail, se faisait plus facilement... et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'oisillons qui par hasard découvrirent que leur ventilateur permettait aussi de s'élever dans les airs. Mais à quoi sert d'avoir six doigts à chaque main ? Pas à grand-chose, pourtant des gens naissent comme ça. Depuis maintenant plusieurs décennies, les biologistes étudient les gènes qui commandent la répartition des organes. Ces gènes fonctionnent parfois, par erreur, en double ou en triple. Quand vous étiez au lycée on a dû vous montrer en film des mouches avec double thorax, ou double abdomen, etc.
- Oui, je me rappelle. Mais la zébusphère, c'est un double de quoi ?
- Oh c'est simplement un double de votre cerveau. Oui, je sais : c'est une idée perturbante. Votre cerveau est quelque chose d'extrêmement complexe dans un organisme lui-même particulièrement sophistiqué - en résumé : vous n'êtes pas une mouche - alors la zébusphère ne pouvait que se développer mal, en étant mal placée qui plus est. Il est déjà étonnant qu'elle soit restée en bon état jusqu'à présent. Théoriquement elle aurait dû s'atrophier. J'ai fouillé la littérature scientifique : il est déjà arrivé qu'on détecte des zones un peu similaires à votre zébusphère, à gauche, à droite, même parfois dans le cervelet, mais elles étaient beaucoup plus petites, inactives, en quelque sorte éteintes. Je dirais que dans votre cas elle était déjà plus grosse dès le départ, prête à servir, et qu'un incident l'a empêchée de se dégrader en fixant en elle un sujet obsessionnel.
- Ouaouh.
- Pour l'instant je ne vois pas d'autre explication. Comme je vous disais, votre cas est inédit. Alors, à propos, si vous êtes d'accord je ne veux rien publier au moins tant que nous n'aurons pas tranché sur la suite à donner. Et surtout, je ne veux pas que les confrères vous sautent dessus comme un ours sur du miel. Nous aviserons plus tard... Tout va bien à part ça ? Pas d'autre évanouissement ?
Thomas fit non de la tête, puis lui parla des peluches et de ce que venait de lui indiquer Matthieu.
- Très intéressant, vous avez de la chance d'avoir obtenu ce renseignement et cela ressemble à une piste valable. Personnellement je n'ai pas tant que ça visité l'Afrique. Je connais mieux les Amériques, l'Asie centrale, la Sibérie et l'Indonésie. Et l'Europe arctique, bien sûr.
- Euh... C'est déjà pas mal...
- Oui. Maintenant que vous savez à quel domaine le mot Antarès se rattache, vous allez pouvoir chercher sur le Web.
- C'est vrai. Mais si c'est une petite initiative très localisée dans le temps, cela n'apparaîtra quand même pas. Ou plutôt cela n'apparaîtra plus. D'ailleurs, le Web existait-il il y a vingt ans ?
- Eh oui, figurez-vous ! Il venait de s'ouvrir au public. À l'occasion, si vous arrivez à découvrir l'adresse web du fabricant Antarès, j'ai une astuce pour vous.
Il donna à Thomas l'adresse d'un moteur de recherche qui permettait de remonter dans l'histoire du Web puisqu'il archivait toutes les pages, avec toutes leurs modifications. Il suffisait de donner une adresse et une date et on obtenait la page telle qu'elle apparaissait ce jour-là. Thomas pensa soudain à quelque chose, une question nouvelle :
- Ça n'a pas de rapport, pardonnez-moi, mais... Vous avez bien dit que la zébusphère, abandonnée à elle-même, risquait de se dégrader? Donc si elle se décrochait de son thème obsessionnel, elle mourrait ?
- Mourir, c'est un bien grand mot pour une partie d'organe. En tout cas j'avoue que je ne sais pas. Il marqua un temps de réflexion puis ajouta :
- ... Mais non, je ne crois pas. Elle existe depuis un quart de siècle. Elle n'est plus aussi malléable que pendant votre enfance. Toutefois je ne mettrais pas ma main à couper, je ne suis pas médium. Mais, dites-moi, sa disparition... vous l'espérez ou vous la craignez ?
- Je ne sais plus trop...

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