Le
lendemain dimanche Thomas se fit tout propre tout beau. Il rejoignit
Lina en début d'après-midi. Il avait dix minutes d'avance mais elle
était déjà là parce qu'elle aussi s'était hâtée. Le soleil
d'automne donnait encore, négligemment, chaleur et lumière en
quantité suffisante pour les promeneurs, les skaters, les vendeurs
de barbe-à-papa.
Ils
restèrent deux minutes un peu timides face à face auprès de la
fontaine, à côté de la Cité de la Musique toujours en travaux,
impressionnante derrière ses dispositifs de chantier. Parler du
bâtiment si beau et si mal fichu, puis du quartier et du canal aida
à briser la glace, ou plutôt le léger givre entre eux. Lina
s'empara de la main de Thomas et ils traversèrent le parc en prenant
tout leur temps, en observant les prouesses des gars et filles à
rollers, en admirant les couleurs fraîchement repeintes du
dragon-toboggan, en grignotant à deux une crêpe au miel. Tout le
long, Thomas, d'abord avec réticence puis avec soulagement, raconta
ses aventures éléphanthômesques. Lina lui avait demandé quel
était ce trouble qu'il gardait au fond de lui, mais elle n'était
pas surprise. Lorsqu'ils furent tout près de la Cité des Sciences,
elle les conduisirent à un banc froid mais sec. Assis dans la
lumière dorée, avec les pigeons autour en train de tenter leur
chance pour la fin de la crêpe, ils discutèrent du safarêve et de
la zébusphère. Thomas se sentait confiant en racontant tout cela à
Lina. Mais étrangement celle-ci se renfermait sur elle-même et ne
répondait plus que par des monosyllabes. Thomas, piètre
psychologue, mit un peu de temps à s'en rendre compte. Il pesta en
son for intérieur contre son égocentrisme bouché. Il lui demanda
ce qui se passait.
-
Je... Je voudrais t'aider, mais...
-
Mais ? Mon histoire te fait peur ? Elle pouffa. Ben quoi ?
Je comprendrais : un gars qui voit des rhinocéros, ce n'est pas
rassurant ! Bonjour, on m'appelle Eléphanthôme et peut-être
que dans une seconde au lieu de vous écouter je serai branché sur
Radio-Sauterelles !
-
Tu tu tuuu, il ne faut pas te lamenter comme ça. Je te rappelle que
tu viens juste de rencontrer la bonne personne. Thomas allait
l'embrasser, mais avant elle ajouta : eh, je ne parle pas de moi
mais du neurologue.
-
Bon alors tout va bien, non ? Si ça te va de sortir avec un
gars un peu...
-
Ça me va, oui, et ne termine pas ta phrase, c'est mieux, dit-elle en
souriant. Ce qui m'ennuie c'est que je pourrais sans doute t'aider à
mieux comprendre, je veux dire: je suis médium, figure-toi.
-
Mais tu triches oui ou non ?
-
Oui, un peu, par paresse et par précaution. Par paresse parce que
c'est fatigant de voir l'avenir de cinq-six personnes de suite. Par
précaution parce que si jamais je ne vois rien, si ça bloque, il
faut quand même que la personne ait sa réponse. Et la réponse,
c'est de toute façon: ça va s'arranger. Après je triche en
fonction de mon intuition et j'en ai une bonne, ça oui. Pourquoi
souris-tu ? Tu te moques ?
-
Non non, j'admire. Mais quelle différence fais-tu entre la vision et
l'intuition ?
-
Euh c'est un peu compliqué. En gros la vision peut être bloquée,
pas l'intuition. C'est une différence parmi d'autres, hein.
-
Ah bah c'est un peu la même différence qu'entre les images créées
par ma zébusphère, et mes pensées ordinaires. Ah ? Pourquoi
souris-tu à ton tour ?
-
Tu viens de dire « ma » zébusphère. Depuis tout à
l'heure tu dis « la ».
-
C'est vrai...
Ils
restèrent silencieux un moment.
-
Et donc, reprit Lina tout à trac, je voudrais t'aider mais je me
suis interdit d'utiliser mon petit talent perso avec... avec mes
proches, pour des tas de raisons.
-
Je comprends très bien, ne t'inquiète pas. Il faut que j'arrête
d'en faire un drame de toute façon. Mais il fallait que tu saches à
qui tu avais affaire.
-
C'est très louable de ta part, monsieur ! Allez, on fait un
tour au musée ?
Ils
se promenèrent donc dans la Cité, ses espaces permanents et son
exposition temporaire sur la téléphonie non quantique. Son titre
était : 'Allô ? Je suis dans un effet tunnel', ce qui les
amusa beaucoup.
Ils
ressortaient et Lina était en train de dire à quel point elle
appréciait les sciences dites exactes, lorsque Thomas reçut un
message. Il regarda d'abord distraitement puis, pour la x-ième fois
de la semaine, il se figea. Lina lui demanda ce qui se passait, il
lui montra son écran de bras, d'où se projetait un 3DMMS. Elle eut
d'abord du mal à faire le point sur l'image, il tremblait un peu, et
elle commença par lire le petit texte qui tournait autour,
par-dessus, par-dessous, comme une banderole:
« Coucou
Tom. Finalt passée voir parents seult auj. Pas d'Antarès ds biblio.
Mais regarde donc la trouvaille ! Souvenirs : A+. Philo,
détective. PS : t'apporte trésor ce soir. »
Philomène
était tellement fière de sa découverte qu'elle avait pris le temps
de faire une 3Dpict ! Et fière, elle pouvait l'être :
dans une vieille corbeille cabossée trônaient un lion en peluche,
une girafe en plastique et un hippopotame rosâtre en tissu.
-
C'est mignon. C'était à toi ? Ils te manquaient ?
-
Il faut croire que oui. Je les croyais disparus...

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