- Dites-moi professeur, demanda Thomas, en fait votre truc c'est encore un bijou de technologie, comme Jojo ? Il va s'amuser à me surprendre et il observera mes réactions ?
- C'est effectivement un appareil sophistiqué mais il faut juste l'utiliser comme un dreamcatcher. Il ne bougera pas, il restera complètement inerte. Quand vous irez dormir, vous devrez juste le placer de façon à le voir.
- Je redoute de rêver après tout ça. J'ai peur que l'idée même d'avoir une... une zébusphère dans le crâne ne m'inspire des cauchemars pires que celui du sorcier et de l'enfant.
- Ecoutez, dit le professeur d'une voix plus lente et plus grave, vous n'êtes pas différent d'avant l'examen, mis à part que maintenant vous savez. Vous savez : 1 que vous n'avez pas de maladie mortelle, 2 que votre cerveau n'est pas fait comme celui de monsieur tout le monde, 3 qu'il faudra un peu de temps pour faire le tour de la question parce qu'aucun manuel scientifique n'a prévu cela. Je précise que l'analyse du reste de votre corps indique que votre système nerveux, hors cerveau, est tout à fait classique et qu'il n'y a aucune présence gênante, du type tumeur.
- Bon, bon, bon...
- Je n'avais jamais vu de zébusphère, mais ne croyez pas que je meurs d'envie de vous transformer en cobaye. J'ai vu assez de choses étranges et de gens en souffrance, y compris dans ma famille, pour être passé au-delà de l'exaltation du savant fou. D'accord ?
- D'accord.
- En revanche, poursuivit-il, je suis assez expert en ce qui concerne le rêve. L'appareil devra rester avec vous pendant vos périodes de sommeil, pendant trois jours. Nous sommes mercredi. Acceptez-vous de l'utiliser comme j'ai dit, sans savoir ce qu'il fait vraiment, et de me le rapporter samedi prochain à onze heures pour une nouvelle consultation ?
Thomas accepta. Il demanda à revoir la vidéo 3D de sa PVCSA, l'observa en silence, puis partit avec la boîte sous le bras en remerciant le professeur.
Une fois rentré chez lui, il appela Philomène et lui expliqua ce qui se passait dans sa tête. En parler, choisir des mots neutres pour ne pas affoler sa soeur, l'aida à prendre du recul et à mieux envisager un traitement long, si toutefois il y avait quelque chose à tenter. En tout cas il reprit conscience de sa jeunesse, de ses capacités et du peu de gêne que représentait le safarêve au quotidien. Il put s'assurer que Philomène n'était pas trop inquiète. Il se sentait plus calme en raccrochant.
Mais quand même, comme ça, par à-coups, il sentait remonter l'angoisse lorsqu'il pensait à cette présence intérieure. Le professeur avait l'air de dire que la zébusphère était un peu de lui aussi et non une autre entité, il n'y avait qu'à le croire. C'est ce qu'il se dit, du moins.
Thomas fit son ménage pour se défouler.
Il s'installa pour relire un roman japonais qui traînait sur sa table de chevet depuis longtemps. Au bout d'un petit chapitre il le reposa. Il fallait qu'il sorte, qu'il bouge, qu'il fasse quelque chose.
Il mit son manteau, faillit partir vers le boulevard de Ménilmontant pour aller discuter avec Lina Dupuis... Mais il changea tout de suite d'avis et de direction pour se rendre, à l'opposé, via la rue de la Roquette, à la station Voltaire. Il remonta alors l'avenue Parmentier. Il entra dans la bibliothèque municipale, qui allait fermer dans un quart d'heure. Il se félicita d'avoir pris son porte-cartes qui contenait sa carte d'adhérent parce qu'il avait soudain bien envie de lectures.
Il choisit à toute vitesse mais sans surprise un livre sur les tarots de Marseille, un opuscule titré joliment « Astronymie, le nom des étoiles » d'un certain André Le Boeuffle, et un ouvrage général sur la sculpture africaine. Mais il ajouta in extremis les premiers tomes du célèbre manga « Black-Jack » (le chirurgien-mercenaire), sans deviner le lien évident qu'il pouvait y avoir avec ses rendez-vous du centre neurologique. Voilà, ça y était, il était armé. Il rentra d'un pas plus léger.

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