-
Ne craignez rien, Thomas, dit Vannakken. Je crois pouvoir dire que je
connais mon métier et je pense sérieusement qu'il y a moyen
d'alléger ce fardeau. Parce que cela vous est pénible de subir des
hallucinations intempestives, mais qu'il vous est encore plus pénible
de ne pas en comprendre la signification, c'est bien cela ?
-
Oui doc... Je veux dire : professeur. Les hallucinations, je les
supporte depuis presque vingt ans. Mais pourquoi l'Afrique ? C'est de
l'obsession...
-
Justement, nous allons travailler là-dessus, maintenant. Mais
regardons encore la PVCSA un instant.
Vannakken
ferma son fichier témoin et manipula des contrôles sur l'image
d'origine agrandie. Une photo 3D illuminée de nombreuses nébuleuses
plus ou moins rouges ou orangées se figea sur l'écran. Pour plus de
visibilité, il la fit doucement tourner sur elle-même.
-
Maintenant nous visualisons à la fois toutes les zones qui se sont
activées à un moment ou à un autre dans votre...
-
Allez, disons "zébusphère"... "Anomalie", ça
me donne le cafard.
-
Oui, je comprends. C'est un drôle de mot, mais si ça peut vous
aider... Féminin ou masculin ?
-
Un zébusphère ? Une zébusphère ? Oui : une !
-
Adjugé. Grâce à la surimpression de toutes les manifestations
d'activité nous discernons grosso modo la forme de cette fameuse
zébusphère.
-
Elle n'est pas symétrique.
-
Non elle ne l'est pas. L'hémisphère gauche de la zébusphère est
atrophié par rapport au droit. Et de fait il me semble logique par
exemple qu'il lui manque un centre du langage très développé, ayant "droit de parole". Sinon il vous serait
sans doute arrivé de proférer des paroles qui vous auraient surpris
vous-même. Vous me l'auriez signalé.
-
En effet.
- Donc je subodore que cette ano... zébusphère est un cerveau
suffisamment incomplet pour se limiter aux fonctions qui ne pertubent
pas trop votre vie quotidienne. Elle comprend les mots, forcément : elle sait ce qui est africain même si c'est probablement selon des schémas mentaux très immatures. Mais elle ne vous fait pas prononcer les mots et elle ne joue pas avec, alors que le grand cerveau, si. Sinon vous seriez dément. D'ailleurs si vous aimez autant jouer avec le langage, c'est sans doute à cause d'un conflit ou d'une compensation. Cela dit, c'est peut-être juste un goût sans raison, je ne veux pas basculer dans le scientisme automatique. Et la zébusphère ne gère probablement pas votre respiration ni votre
respiration ni d'autres fonctions ultra-vitales. Sinon vous seriez déjà mort, les deux centres concurrents ayant facilement pu s'emmêler les pinceaux. La zébusphère est "en plus", comme je disais.
-
Donc on pourrait la retirer ?
-
Ouh là ! Jeune homme, ceci est une grave proposition. Ce n'est pas à
cela que je pensais...
-
Mais comment, autrement, arrêter les hallucinations ?
-
Il faut d'abord déterminer comment et pourquoi elles se forment. On peut
supposer soit que des souvenirs sont prélevés dans la zone
mémorielle du "grand" cerveau, soit que le "petit"
a son propre stock construit à partir de vos perceptions captées
par lui. Vu le degré de spécialisation des souvenirs rappelés dans
ces apparitions, je pencherai pour la seconde hypothèse : le petit cerveau peut avoir choisi de se limiter à un champ lexical africain animalier et aurait effectué dans sa propre mémoire une copie de ce que vous perceviez chaque fois que vous avez été confronté à un élément en rapport avec ce champ. Il semble y avoir une relation difficile entre le petit et le grand. Et une
psychothérapie pourrait aider à réconcilier les deux : le petit, obnubilé
par les animaux d'Afrique, et le grand, qui aimerait bien avoir la
paix.
-
Mais les psys n'ont jamais rien pu pour moi ! Vous délirez ! Et je n'ai pas l'impression d'avoir deux personnalités !
- Les psys ne pouvaient rien faute de connaître l'existence de la
zébusphère.
-
Vous voulez dire que vous-mëme vous ne pouvez rien de plus ?
-
Non, je n'ai pas dit ça... Je comprends votre impatience. Il faut de
la confiance. Si vous n'en avez pas pour les psys, il ne faut pas
passer par eux. Il y a d'autres chemins. Mais alors il faut accepter
de me suivre, moi, et moi je ne veux pas vous ôter une partie de
vous-même qui est saine.
Thomas
resta silencieux une minute. Puis :
-
Okaïe. Je vous suis. On dirait que vous avez une idée derrière la
tête.
-
Oui. Voici encore un objet très utile.
Vannakken
sortit d'un tiroir de son bureau un carton de la taille d'une boîte
à chaussures. Il en retira un bidule pourvu de ficelle,
plumes, morceaux d'écorce qui pendaient d'un cerceau tenant des ficelles tendues en toile d'araignée et un disque central lui-même agrémenté de petits éléments effilochés...
-
Un dreamcatcher !
-
Oui, un attrapeur de rêves. Bravo!
-
J'ai vu un film avec ça. Mais c'est de la magie. Alors vous y
croyez finalement ?
Le
professeur sourit d'un air mystérieux.
-
Allez savoir...

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