Le lendemain matin, Anne Smyss se rendit au Cabinet Kreg. Elle avait laissé sa valise prête dans son appartement. Elle n'habitait pas loin: Calpatyl était un petit pays, avec une petite capitale où tout était proche de tout. Par rapport à Elmin'talss Caltyl ressemblait presque à un village. Un jour elle entrerait dans le M.a.r.s.o.u.i.n., Musée des arts romantico-scientifiques de l'Océan universel pour l'Imagination nationale. Un nom pareil, il fallait être Calpatylien pour l'inventer! Elle passait tous les jours devant la façade pompeuse pour aller travailler. Maître Kreg lui avait d'ailleurs conseillé de le visiter. A bien y réfléchir, oui, elle irait dès son retour. Ca ne pourrait que lui faire du bien.
Quand elle accrocha doucement son manteau à la patère du bureau elle vit par la porte entrebaîllée que l'architecte et le serrurier étaient déjà là, lancés dans une grande conversation qu'elle n'entendait pas bien.
Elle se rendit compte pour la deuxième fois de sa répugnance à les espionner. Elle s'apprêtait à s'approcher sur la pointe des pieds lorsque Gamaliel lui coupa l'herbe sous le pied (comment avait-il fait?) en l'apostrophant joyeusement:
"Anne! Bonjour! J'ai apporté des chouquettes, vous connaissez?"
Ah là là! Il fallait encore et encore feindre d'ignorer les petits détails de la culture calpatylienne, glisser quelques petits fautes de langage, jouer la comédie de la petite immigrée fraîchement installée. Oui elle venait du royaume de Tramarèle, que la Flamme sauve le roi Har'steen! Mais elle avait aussi suivi des études intensives à l'Université d'Etat de Caltyl pendant cinq ans, en plus de sa formation professionnelle. Les chouquettes, elle les connaissait bien et les adorait. Ca changeait des petits machins salés au pavot qu'on mangeait chez elle au petit-déjeuner.
"Bonjour. Je crois que j'y ai déjà goûté, maître... monsieur Pelsoth (se ravisa-t-elle devant l'air contrit de l'ingénieur)."
Dedlar Kreg les regarda, curieux, tour à tour, et les taquina:
"'Anne', 'monsieur'... Vous avez bien fait de travailler ensemble, tous les deux.
Bon, mon devis est prêt, Mademoiselle Smyss.
-Je vous le tape tout de suite, maître.
-Non, pas tout de suite, d'abord le petit-déjeuner!"
Anne Smyss les trouva décidément bien aimables. Elle s'empressa d'aller préparer du thé et du café, qu'elle fit chauffer à sa façon, tellement enjouée qu'elle avait oublié sa situation clandestine. Heureusement, ils ne l'avaient pas vue procéder. Mais lorsqu'elle arriva, au bout de seulement deux minutes, avec les boissons fumantes, ils restèrent ébahis et elle prit conscience de l'anomalie.
-"Je... J'avais préparé tout ça en arrivant, j'étais sur le point de l'apporter.
-Mouais... répondit Gamaliel. Un de ces jours il faudra que nous parlions de certaines choses, Anne." Dedlar ne dit rien, se contentant de gratter sa barbiche.
"J'ai expliqué à Ded' ce que vous avez déniché, gloumpf, fit Gamaliel en engloutissant un petit chou. Vous avez un aérostat à deux heures et demie à Caltyl-Nord. Cela vous convient-il?
-Oui, mes affaires sont prêtes.
-Parfait!
-Si vous avez le temps, j'aurai besoin de savoir également si cette forme représente un type d'arbre de votre pays, ou un motif décoratif particulier à l'art tramarélien, ou un symbole quelconque, ajouta l'architecte en lui donnant un dessin reprenant les caractéristiques générales du futur nautodrome. Le plus important est tout de même que vous reveniez vite avec des informations sur Arexhaï et sur la famille Vaïsed, parce qu'il y a manifestement une censure chez nous."
Anne prit la feuille en hochant la tête, dissimulant son malaise derrière les apparences du professionnalisme. Elle se demandait pourquoi Dedlar Kreg lui demandait ça: s'il avait conçu cette structure en s'inspirant d'une réalité, il aurait dû connaître sa source. Ce n'était pas logique. Et en plus, cet arbre lui rappelait quelque chose, en effet, c'est ce qu'elle avait tout de suite remarqué en apportant la cruche, la veille.
Mais au moins, grâce à ce dessin, elle aurait du substanciel à montrer à ses chefs à Elmin'talss. Elle n'avait pas le choix.
Elle croqua une chouquette pour se donner du courage.

4 commentaires:
Oh, la moitié d'vilaine !
Mais euuuuh.
Ben pas toi, ton héroine ! (à moitié, parce qu'elle est drôlement sympathique, tout de même !)
"Moitié d'vilaine", dommage que ce ne soit pas un poisson, je la verrais bien dans ton histoire cette façon poivertienne...
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